lundi 3 décembre 2012

Les Mittal : ces riches indiens malaimés en France

Lakshmi et Aditya Mittal, PDG et
Directeur financier du groupe
Crédits : François Lenoir - Reuters
Il n'y a pas à dire : ils brisent bien net le cliché de l'Inde misérable. Et pourtant, on ne les aime pas plus en France... Pas de chance !
La famille Mittal représente l'icône la plus flamboyante de la nouvelle diaspora indienne qui a compris, bien avant les dirigeants du sous-continent, que l'économie était à présent mondialisée. Les Mittal ont tellement pris ce credo à bras le corps qu'ils sont devenus la caricature de ces nouveaux riches capitalistes tant décriés en France : ils vivent dans la maison la plus chère de la capitale financière européenne, ils louent notre "trésor" de château de Versailles pour y marier leur fille, et dépensent dans cette affaire plus d'argent que le salaire annuel combiné de tous les salariés des fourneaux de Florange aujourd'hui sur le carreau (42 millions d'euros). Il n'y a pas à dire, les Mittal n'avaient rien pour plaire aux Français. 

Mais ce qui est plus intéressant, c'est que cette folie dépensière, cet amour de l'argent a, chez les Mittal, des origines bien plus profondes que la naissance du groupe leader de l'acier, qui porte aujourd'hui leur nom. 
Les Mittal sont avant tout des marwaris, une caste supérieure de commerçants du Rajasthan, pour qui la supériorité et le succès sont des acquis, le business se fait en famille, et la réussite d'une génération s'évalue à l'éblouissement provoqué par les centaines de diamants de la parure de la mariée et aux milliers d'invités qui viennent les admirer. 

Pour connaître les quelques traits indiens qui rendent cette famille si originale, voici un petit portrait subjectif des Mittal. 

   

mercredi 14 novembre 2012

La coopérative qui vaut des millions

Comme dans l'épopée fameuse, elles ne sont parties qu'à sept femmes. Et sont arrivées, après un long voyage de plus de 50 ans, à 43 000. 

Ce voyage est celui de Lijjat, une coopérative réservée aux femmes, et dont le but est le même depuis tout ce temps : employer des femmes, et les aider à devenir indépendantes grâce au travail, et non grâce  à la charité. 
Lijjat est une entreprise hors du commun, dans le monde d'aujourd'hui. Pour beaucoup de raisons. 
D'abord, l'argent gagné par l'entreprise n'est pas perdu dans des investissements boursiers obscurs ou offert très généreusement aux patrons dévoués. Non, l'énorme majorité est redistribuée aux "43 000 co-propriétaires de l'entreprise", les travailleuses de Lijjat, tous les 6 mois, à parts égales. 
Et du plus bas au plus haut de l'échelle, de la rouleuse de galettes à la présidente nationale, toutes reçoivent les mêmes dividendes. 
Ensuite, Lijjat représente le règne débridé de la discrimination - positive, cela va sans dire : aucun homme n'a le droit de devenir membre de la coopérative. Y travailler, oui, comme comptable, livreur ou serveur de thé. Mais non comme membre à part entière, qui recevra des dividendes sur les bénéfices. Ca, fallait oser !



Enfin, et c'est peut être le plus fou, ces femmes qui s'évertuent depuis plus de 50 ans à rouler des galettes croustillantes, appelées papad, ont réussi à dégager un chiffre d'affaires de plus de 100 millions d'euros en 2011, en vendant ces petits pains pour moins de 30 centimes d'euros les 100 grammes. Et les exportent dans le monde entier, des Etats-Unis au Japon. 


Pour découvrir le secret gandhien de cette coopérative de vraies combattantes acharnées, voici mon reportage au milieu de ce modèle économique alternatif. Un reportage qui fait du bien, je vous l'assure ! 

Et d'ailleurs, je ne peux que vous recommander d'écouter toute l'émission dans laquelle il a été diffusé, et qui est consacrée à ces modèles économiques et écologiques alternatifs. Un moment passionnant de radio.  





vendredi 19 octobre 2012

L'ouverture du marché de la distribution, ou la peur de l'inconnu




Les épiciers ont peur. Peur de l'inconnu, peur de l'étranger, peur de la concurrence déloyale. Et on peut les comprendre. Depuis des générations, ils tiennent le même commerce, vivent souvent derrière les murs de leur boutique, dans des conditions précaires à cause du manque d'espace dans cette ville surpeuplée de Bombay. Frères, cousins et grands-pères ont tous contribué à faire de ces murs leur unique, et si fiable moyen de subsistance. Alors les épiciers, comme souvent, ont peur du changement. Surtout quand celui-ci porte des noms étrangers.

Cette ère nouvelle a débuté le 14 septembre dernier, quand le gouvernement a annoncé l'ouverture du commerce de détail aux investissements étrangers. Les multinationales de la grande distribution, comme Carrefour, Auchan et autres Wal-Mart, sont à présent autorisées à ouvrir leur propre supermarché de détail, et à en détenir jusqu'à 51% du capital - le reste doit l'être par un partenaire indien. 

Le gouvernement avait déjà essayé de lancer cette grande réforme, en novembre 2011, mais la pression de l'opposition et des bruyants syndicats de commerçants avait réussi à le pousser à faire marche arrière. Cette fois-ci, malgré le remue-ménage provoqué par une grève générale d'un jour, New Delhi a tenu le choc. Et la réforme est passée. 

Tout le monde essaie à présent de se projeter, afin de savoir à quoi ressemblera cette nouvelle ère des supermarchés. Et pour cela, il nous faut d'abord regarder autour de nous. L'Inde est aujourd'hui un pays de petits commerçants : 93% du marché de détail est détenu par ces "kiranas", les épiceries indiennes élevées en institution. Le kirana pourrait être comparé à une caverne d'Ali Baba des temps modernes, tenue par la troupe du Cirque du Soleil ; un petit espace, surchargé de marchandises, depuis le sol, au pied du comptoir, jusqu'au plafond, et même au-delà, où le fils le plus mince et agile de la famille ira vous chercher votre masala spéciale du Kerala pour agrémenter la sauce de votre poulet. 

Le service offert par le kirana est légendaire, et sans limites: cette épicerie est ouverte à toute heure, vous fait crédit, et vous livre gratuitement, sur un simple coup de fil, même si ce n'est que pour un pot de "dahi" (lait caillé). 
Cependant, le produit que vous recevrez ne sera pas toujours bon marché, et se révèlera même parfois d'une fraicheur douteuse. "On trouve parfois des vers dans la farine", affirme ainsi une femme de 40 ans.   

Et c'est là que le bât blesse parfois. Car dans ce bordel organisé que représente le système de distribution indien, il y a beaucoup de pertes, et peu d'investissements dans les infrastructures : 40% des fruits et légumes, par exemple, sont perdus lors du transport, à cause de l'absence de chaîne de froid. Or de tels camions frigorifiques sont bien trop coûteux à louer ou acheter pour les petits acteurs qui composent aujourd'hui le réseau. Le gouvernement, pour convaincre de l'intérêt de cette réforme, a donc imposé aux multinationales qui veulent pénétrer ce marché d'investir au minimum 100 millions de dollars en Inde, dont la moitié dans ce genre d'infrastructures. 

Mais surtout, cette ouverture était nécessaire en termes purement économiques : l'Inde compte aujourd'hui l'économie la plus hermétique aux investissements étrangers parmi les grands pays émergents du BRIC. La Chine communiste, par exemple, a déjà ouvert son marché de la distribution depuis 20 ans... Or, l'Inde commence à pâtir sérieusement de ce patriotisme économique excessif : les investissements directs étrangers ont ainsi plongé de 67% sur le premier trimestre 2012. Et son PIB devrait tomber à moins de 5% cette année, contre 8% en 2011, si l'on en croit les prévisions du FMI. 

Pour continuer cette visite dans le monde des petits commerçants indiens, et découvrir ce qui pourrait arriver à nos chers kirana une fois que Carrefour aura ouvert ses premiers supermarchés, je vous invite à regarder ce diaporama, et écouter ce Grand Reportage... dans lequel certains n'ont pas peur de parler de tsunami ! Qui a dit que les épiciers étaient des gens excessifs ?    

vendredi 27 juillet 2012

Les détectives de l'amour

Le mariage est une affaire bien trop sérieuse pour la confier au hasard... Voilà comment on pourrait résumer l'institution matrimoniale en Inde, en général, où le mariage reste très largement arrangé.
Et voilà comment il serait bon de comprendre, plus particulièrement, le nouveau commerce qui est en train de naître : celui des enquêtes pré-matrimoniales.

L'agence Veteran Investigations réalise, rien qu'à Bombay,
plusieurs dizaines d'enquêtes pré-matrimoniales par mois.  

Comme son nom tristement administratif l'indique, ces "enquêtes" sont menées par des détectives privés qui, au lieu de se cantonner à suivre à la trace un mari infidèle ou une épouse volage, avide d'aventures avec son chauffeur ou son banquier, vont maintenant passer au peigne fin les faits et gestes du "futur mari", ce prétendant à la noce, avant qu'il ait pu consommer qui que ce soit. Ou de la "future épouse", cela va sans dire. 
Le besoin est criant, car dans les classes moyennes éduquées, les jeunes commencent à révolutionner la bonne insitution du mariage arrangé. 

Cette institution exige traditionnellement que les parents, cousins, et oncles se mêlent de ce qui ne les regardent pas complètement, et choisissent le bon prétendant, ou prétendante, pour l'enfant de la famille. Un choix réalisé, bien sûr, sur chaudes recommandations d'un autre parent éloigné ou d'une tante sexagénaire, et avec une assurance qui défiait toutes les autres : en plus d'être de la caste, de la famille et du statut social qui convenait, on le "connaissait". En tout cas, il a été "recommandé" par quelqu'un que l'on connaît, on pouvait donc s'assurer de son éducation, et de tout le reste.

Or, rien ne va plus du côté de ces classes moyennes. Et, encore une fois, c'est la faute d'Internet. Les jeunes urbains décident en effet de prendre les choses en main, et de choisir leur moitié. Mais ce qui est intéressant, c'est qu'ils le font souvent en appliquant les mêmes règles que leurs parents : ils vont sur des sites internet de rencontres matrimoniales, grâce auxquels il est possible de filtrer les candidats selon les mêmes critères que les parents : âge, caste, origine, éducation, statut social - et même couleur de peau ! Cette indépendance conditionnée porte même un nom : les "Arranged love marriages". 

Shaadi.com ("mariage".com), est considéré comme le plus important
site de rencontres matrimoniales du monde.
Le mariage arrangé, version 2.0

Et comme Internet est sans aucun doute une source de problème, les parents préfèrent aujourd'hui vérifier à quel beau-fils, ou quelles belle-fille, ils risquent d'avoir affaire. Et c'est là qu'intervient notre cher Columbo indien: le détective va donc mener une enquête minutieuse pour apporter des références aux parents. Ce prétendant vient-il vraiment de tel milieu social ? Détient-il vraiment les biens qu'il prétend ? Boit-il ? Beaucoup ? Etc... Un réflexe qui peut se comprendre, en lisant toutes les affaires d'escroquerie à la dot qui paraissent dans les journaux, ou de violences conjugales. 

Toujours est-il que ce besoin crée un vrai commerce aujourd'hui, car plus d'un million d'enquêtes pré-matrimoniales seraient réalisées chaque année en Inde. 

Pour écouter l'histoire de cette famille qui a fait appel à ce détective, et les méthodes employées pour vérifier la respectabilité du prétendant, voici mon reportage sur les détectives de l'amour, sur RFI. 

  







vendredi 29 juin 2012

L'Arabie Saoudite extrade un terroriste vers l'Inde

Abu Jindal. Photo récente,
présentée par les médias. ®IBN TV
Lundi dernier, le ministère de l'Intérieur a annoncé l'arrestation de Sayyed Sabyudin Ansari, alias Abu Jindal, ou Abu Hamza, l'un des cerveaux présumés des attaques commandos de 2008 contre Bombay. Cet Indien de naissance, qui a rejoint les rangs des groupes des Etudiants Islamiques Indiens, puis du groupe islamiste pakistanais Lashkar-e-Taiba, aurait enseigné des rudiments d'hindi aux 10 terroristes qui ont semé la terreur pendant trois jours dans les rues de Bombay entre le 26 et 29 novembre 2008 et tué 164 personnes. Surtout, cet homme originaire de la région de Bombay les aurait guidés par téléphone tout au long de l'attaque depuis une base para-militaire au Pakistan, rassurés, puis motivés à continuer, comme semble confirmer les conservations téléphoniques interceptées par la police

Ces éléments étaient en partie connus par la police indienne, et sont confirmés ces jours-ci par ses aveux rapportés par la presse. Mais ce qui est plus inédit, c'est que cette arrestation aurait été possible grâce à la coopération de l'Arabie Saoudite. Les autorités de ce pays, ancienne base de recrutement et d'entrainement des terroristes djihadistes et jusqu'à présent très proche allié du Pakistan, ont arrêté, puis extradé Abu Jindal vers l'Inde, dans ce qui ressemble semble à un retournement d'alliance diplomatique. 

Ce changement de l'attitude de l'Arabie Saoudite peut représenter une vraie révolution dans la lutte contre le terrorisme international. C'est ce que suggère un expert de la question que j'ai interrogé. Découvrez son interview, très intéressante, sur le site de RFI



jeudi 28 juin 2012

Quand les enfants pauvres découvrent les écoles de riches

Cela pourrait ressembler à un rêve pour beaucoup, pour la plupart des enfants indiens. Eux qui doivent se serrer à 50 ou 60 par classe dans les écoles primaires, et découvrent souvent, en arrivant, que le professeur n'est pas venu. Eux qui reçoivent un des enseignements les plus caduques et les moins motivants qui soit, et sortent du coup de ce chemin du savoir bien trop tôt. 
L'enseignement public en Inde est un échec, et un chiffre le prouve tristement: un enfant sur deux n'atteint pas la classe de 6e. Dans un pays dont le tiers de la population, soit 400 millions de petits-bouts, a moins de 15 ans, cela fait un lourd fardeau pour la société. 

Face à un tel nombre, face à l'énorme corruption, l'Etat indien n'est malheureusement pas capable de construire assez d'écoles, de mieux former les enseignants pour retenir les enfants, ou de permettre aux parents d'avoir des revenus suffisants pour que ces petits ne soient pas obligés de travailler...
On le sait, la situation est complexe : du coup, une loi vient à la rescousse du gouvernement - ou ainsi est-elle présentée. Appelée Loi sur le Droit à l'éducation (Right To Education Act), elle oblige toutes les écoles du pays, à intégrer au moins 25% d'enfants de classes pauvres. Toutes les écoles, dont celles privées. Cette mesure, pour ces dernières, vient de rentrer en application à la rentrée de juin. 
Et c'est là que cela devient réjouissant pour les petits des écoles publiques, et que cela se complique pour les directeurs des écoles des riches : car ces nouveaux admis seront exemptés des frais de scolarité !

Pour entendre les remous que cette mesure provoque .... voici un reportage auprès de ceux qui vont peut-être, un jour, en profiter : les enfants des bidonvilles. 

En attendant, je vous laisse découvrir ces mêmes enfants en train de se défouler après une classe de rue, et reproduisant une chorégraphie de Bollywood ! 


Mais le mieux, c'est toujours de les entendre chanter ... et pour cela, rien de tel qu'un vrai enregistrement audio. Allez, c'est parti !

jeudi 3 mai 2012

Ces enfants que l'on marie

Elle a 18 ans, vit dans la campagne du Rajasthan,  et elle vient d'apprendre que son destin avait été écrit pour elle depuis longtemps : ses parents l'ont mariée avec un voisin quand elle n'avait qu'un an. 

Elle a 18 ans, et vient de faire quelque chose d'extraordinaire pour une fille illettrée de cette communauté : elle a réussi à faire annuler ce mariage. 

Un enfant dans le train de Bombay. ®SF
L'histoire de Laxmi est celle de la majorité des enfants des campagnes indiennes, mariées bien avant leur majorité par des parents qui suivent ainsi de lourdes conventions sociales, religieuses, ou purement économiques. Environ 60% des filles indiennes sont mariées avant l'âge légal de 18 ans, et ceci malgré l'interdiction d'une telle pratique depuis la loi contre les mariages d'enfants de 2006. Ces parents peuvent être punis de deux ans de prison, et d'une amende de 100 000 roupies (1500 euros) pour un tel acte. 

Mais l'application d'une telle punition est complètement illusoire, car personne ne se sert de cet outil. Personne n'ose s'élever contre son propre clan, sa propre famille. Les raisons derrière ces unions forcées sont multiples et profondément ancrées dans la société indienne, particulièrement au nord du pays. 

Au Rajasthan, certains veulent marier leurs filles très jeunes pour les protéger : dans ces campagnes désertiques, les enfants doivent en effet marcher plusieurs kilomètres pour aller à l'école ou chercher de l'eau au puits. Des parcours dangereux, pendant lesquels elles peuvent être violées... Or, quand ces filles sont mariées, elles portent souvent des signes distinctifs sur le visage, comme des chaines entre le nez et les oreilles ou des marques au front. Des indices respectés, qui pourront les protéger. 

Il y a aussi, bien sûr, des raisons religieuses : Laxmi, elle, a été mariée car sa grand-mère venait de décéder, et il est de bon augure dans sa communauté de célébrer un mariage dans les 30 jours suivant un décès.

Mais les motifs peuvent être également bien plus prosaïques : marier des enfants coute beaucoup moins cher, car les parents ne sont pas forcés de faire une réception somptueuse, et ils pourront même marier deux frères ou soeurs en même temps pour réduire les frais. La dot, enfin, sera bien moins élevée.

Laxmi, elle, est finalement une exception qui offre un certain espoir. Grâce à la conciliation intelligente offerte par la psychologue Kriti Bharti, cette fille a pu en partie reprendre son destin en main. Pour elle, ce n'est que le début d'une aventure dans l'inconnu : un premier pas vers une autonomie difficile pour les filles des campagnes indiennes. 

Pour écouter le témoignage de cette psychologue et l'histoire plus détaillée de Laxmi, voici mon reportage diffusée sur France Info.



Pour plus d'informations, je vous propose ce reportage très intéressant sur ce sujet, d'un journaliste au Rajasthan. 


Et voici le site de l'ONG MAMTA, qui travaille avec l'Unicef en Inde et au Bangladesh pour lutter contre le mariage d'enfants, et que je cite dans mon reportage.