vendredi 13 septembre 2019

En Inde, ces villages qui font barrage à la désertification

Le village de Vankuté a intégré le programme de WOTR depuis 2000.
Plantations d'arbres, rétention d'eau ont reverdi cette vallée ©SF
Alors que se conclut aujourd'hui la 14e Conférence des Parties sur la lutte contre la désertification, à New Delhi, voici un exemple de comment une ONG et des villageois réussissent, sur le terrain, à repousser le désert. 

La voiture grimpe doucement la route goudronnée. Elle vient de délaisser les grands axes surpeuplés de la région de Pune et escalade les rives des plateaux des Ghats occidentaux (le long de la côte ouest de l'Inde) de l’Etat du Maharashtraà 400 km de Bombay. Les habitations sont clairsemées, la terre plus aride. Mais entre ces collines, l’association Watershed Organisation Trust (Wotr) aide les paysans depuis vingt-cinq ans à mieux apprivoiser les eaux pour lutter contre la désertification de leurs champs.
«Regardez ces arbres, lance Prashant Kalaskar. Nous les avons plantés il y a une vingtaine d’années. Vous pouvez deviner leur âge par la largeur de leur tronc.» Cet ingénieur enthousiaste est le responsable adjoint de cette association dans la région et l’un des architectes de ce projet de restauration du bassin versant. Sur la colline qui surplombe le village de Vankuté, la forêt, dense, s’élève en rempart naturel : les racines des arbres retiennent la terre en cas de pluie. Le village reçoit 400 mm de précipitations par an, ce qui le classe, comme près de la moitié des terres indiennes, en zone semi-aride. A présent, ces pluies précieuses pénètrent mieux les sols et rechargent la nappe phréatique, au lieu de s’enfuir vers la vallée.
Cette démonstration conclue, l’ingénieur saute du véhicule pour se planter devant un monticule de pierres placé au travers du lit de la rivière dévalant la montagne. «Ceci est un gabion, poursuit Prashant Kalaskar d’un air docte. Les pierres sont retenues entre elles par du fil de fer. Cela ralentit le flot de la rivière et laisse le temps à l’eau de s’écouler dans les ruisseaux adjacents pour recharger les puits et la nappe phréatique.» Dans ce village de 1 000 hectares, Wotr a construit sept barrages avec l’aide des villageois. Certains sont de grande taille et renforcés de ciment pour former des petites aires de retenue.

Alcool interdit

Préservation de la forêt et gestion de l’écoulement des eaux : tels sont les deux piliers de ce projet de lutte contre la désertification. Des principes assez basiques mais qui ont nécessité des efforts de la part de la communauté de Vankuté. Quatre règles strictes ont été imposées lors du lancement, en 2000 : interdiction de couper le tronc des arbres et d’aller faire brouter les animaux dans la forêt pour éviter qu’ils mangent les jeunes pousses. Chaque agriculteur devait travailler gratuitement quatre jours par mois pour creuser les tranchées de la rivière ou construire les barrages et, enfin, interdiction de boire de l’alcool, pour «maintenir l’harmonie dans le village».
Pandurang Shankar Hande,
l'un des responsables du comité de suivi du projet,
 dans son champ ©SF
La résistance a été vive, se souvient Pandurang Shankar Hande, un sexagénaire. Surtout concernant l’interdiction de brouter, combattue par les populations tribales, et celle de boire. Certains ont même porté plainte contre le comité du village pour cette abstinence forcée, mais cela a finalement été accepté. Vingt ans après, l’alcool demeure interdit dans cette communauté de 400 foyers. Le gros œuvre et l’expertise de Wotr ont été financés par l’Agence suédoise de développement, mais au bout de quatre ans, les villageois étaient indépendants. «Avant, nous n’avions pas assez d’eau à boire pendant l’été et nous dépendions de camions-citernes qui s’arrêtaient à 2 km du village, relate Bajirao Baban Hande, un agriculteur. Maintenant, cela n’arrive plus. Nous pouvons même avoir une deuxième récolte pendant la saison chaude et vendre ces aliments.»
Les plants de grenades, tomates et petits pois sont ainsi venus s’ajouter aux cultures d’oignons et de millet qui nécessitent peu d’eau. Ces revenus supplémentaires ont révolutionné la vie des habitants. Ils ont d’abord arrêté de migrer : «Avant, 80 % des habitants partaient travailler hors du village pendant l’été, dont une partie à Bombay, continue ce paysan. Aujourd’hui, à peine 10 % vont travailler dans les villages voisins.» Le confort s’est ensuite installé et la nouvelle génération en bénéficie. «Dans ma jeunesse, je n’avais que deux habits et aucune paire de chaussures, raconte un autre villageois, qui dit venir d’une famille illettrée. Maintenant, j’ai de belles chaussures, une maison en dur et mes enfants font des études à Bombay. Mes revenus ont été multipliés par dix en quinze ans.» Les autres agriculteurs relatent des succès similaires.
Wotr, qui a reçu en 2017 le prix Land for Life de l’ONU pour sa lutte contre la désertification, a accompagné dix-sept villages de ce district d’Ahmednagar. Le projet de Vankuté a coûté 10 millions de roupies (230 000 euros de l’époque) et selon leurs calculs, cet investissement a été «rentabilisé» au bout de quatre ans à travers l’augmentation des rendements et des ventes des paysans. L’organisation américaine World Resources Institute a calculé qu’une telle restauration des terres entraînait des revenus trois fois plus élevés que le coût du projet.

Averses plus intenses

A Bhoijdari, autre village accompagné par Wotr et situé à quelques kilomètres de Vankuté, le chef du comité du bassin milite à présent pour convertir les terres à l’agriculture biologique car cela permet de mieux gérer l’eau. Avec le changement climatique, les averses sont plus rares mais plus intenses, ce qui inonde les terres. «Or les champs que je traite de manière biologique ont des vers, ce qui crée des trous et permet à la terre de mieux absorber cette eau.» Il nous le prouve en montrant comment ses plants de pois biologiques ont résisté aux récentes pluies torrentielles, alors que son voisin, qui traite de manière conventionnelle, a tout perdu. Du reste, les engrais chimiques doivent être dilués, ce qui requiert bien plus d’eau que les mélanges de bouse de vache qui peuvent être appliqués directement sur les plants. Cette optimisation des ressources devient une question de survie : comme une bonne moitié du pays, Vankuté sort de deux ans de forte sécheresse. Les précipitations ont été divisées par deux, menaçant le village isolé d’être classé en zone aride.

Article publié dans le Libération du 1er septembre

vendredi 7 juin 2019

Vague de chaleur: la climatisation, une solution périlleuse

Le pays, qui fait face à une vague de chaleur supérieure à 50°C dans le Nord, lance un plan de transition énergétique pour réduire l’utilisation de machines individuelles, énergivores et relâchant trop de gaz à effet de serre.

Il est 14 heures et le mercure dépasse déjà les 42 degrés à l’ombre. Les piétons ont déserté l’asphalte de Defence Colony, quartier huppé du sud de New Delhi et seuls quelques pédaleurs de vélo-taxis attendent des clients, épuisés. «C’est intenable de rouler sous cette chaleur, lâche l’un d’eux, le corps sec et la voix cassée. Je bois six ou sept litres d’eau par jour et ce n’est pas assez. Parfois ma tête tourne tellement que je tombe inconscient.»
Comme chaque année au mois de juin, le nord et le centre de l’Inde, éloignés des brises maritimes, sont frappés par une vague de chaleur infernale. Au Rajasthan, le seuil des 50 degrés a été dépassé ce week-end, devenant l’un des points les plus chauds du globe. Et cela ne fait qu’empirer : les températures moyennes ont augmenté de 1,2 degré en un siècle et ce réchauffement est deux fois plus rapide depuis 1990. La dernière décennie a ainsi été la plus chaude jamais enregistrée en Inde. L’une des causes locales de ce réchauffement climatique est l’urbanisation rapide du pays : les espaces verts sont remplacés par des forêts de béton et des millions de véhicules supplémentaires arrivent chaque année sur les routes, relâchant des gaz d’échappement nocifs pour l’environnement.
Pour se protéger de cet enfer urbain, les Indiens n’ont plus qu’un choix : la climatisation. «La première chose que je fais quand je rentre chez moi, c’est allumer le climatiseur, dit Vikas, un cadre trentenaire qui sort de son bureau climatisé pour aller vers sa voiture climatisée, et qui suffoque en parcourant les 500 mètres dans l’air brûlant du parking. Il y a quinze ans, on pouvait dormir sur le toit à New Delhi, mais aujourd’hui c’est impossible, il fait trop chaud.»
240 millions de climatiseurs
Cette solution individuelle de la climatisation représente toutefois un désastre collectif : ces machines relâchent tout l’air chaud des bâtiments vers l’extérieur, créant de terribles îlots de chaleur. Les gaz à effet de serre qui les font tourner fuient dans l’atmosphère et enfin, elles requièrent énormément d’énergie. En été, 40% de l’électricité de New Delhi est consommée uniquement pour la réfrigération.
Le problème ne fait qu’émerger : aujourd’hui, à peine 10% des Indiens sont équipés de climatiseurs et plus de 4 millions de nouvelles machines sont vendues chaque année. A ce rythme, selon l’agence internationale de l’énergie, l’Inde pourrait compter 240 millions de climatiseurs en 2030, contre 15 millions en 2011, faisant du pays l’un des plus grands consommateurs de réfrigération du monde.
Le gouvernement vient donc de lancer un «plan d’action de la réfrigération», avec pour but de réduire de 25 à 40% les besoins en énergie pour le refroidissement d’ici à 2037-2038. Un comité vient de rendre un rapport recommandant des mesures pour y arriver. «La priorité est de modifier le code du bâtiment, insiste Chandra Bhushan, directeur adjoint du Centre for Science and Environment et coauteur de ce rapport. Nous devons nous assurer que les nouveaux bâtiments sont mieux isolés et ont besoin de moins de refroidissement. Cela passe par la généralisation du double vitrage, la ventilation naturelle ou les climatiseurs de quartier. Cela sera difficile mais nous n’avons plus le choix : nous n’aurons bientôt plus assez d’énergie pour refroidir tous les bâtiments.»
Tuyaux froids
Des systèmes alternatifs existent déjà, mais n’ont pas été répliqués à grande échelle. Dans le centre d’affaires de Gurgaon (sud-ouest de New Delhi), le promoteur immobilier DLF a installé il y a onze ans un énorme et très économe climatiseur de quartier. DLF produit d’abord son électricité grâce à du gaz naturel. Les fumées brûlantes sont récupérées et servent à chauffer de l’eau, qui s’évapore et retombe ensuite, grâce à un mélange chimique, en gouttelettes froides. Cette eau de 7 degrés est ensuite envoyée dans un réseau de tuyaux qui passe dans tous les bâtiments et des ventilateurs soufflent sur ces tuyaux froids, ce qui rafraîchit l’intérieur des pièces.
Cette technologie de «réfrigération par absorption de gaz» permet à Broad, la multinationale chinoise engagée pour ce projet, de refroidir douze immeubles et 1,6 million de m2 de bureaux et appartements répartis sur 3 km2, ce qui en fait le plus grand projet de la sorte en Inde. Et le tout sans utiliser de gaz polluant et en consommant 60 fois moins d’énergie que les climatiseurs électriques. L’installation est ainsi rentabilisée en trois ans.
Seul inconvénient, il faut construire ce réseau en même temps que les bâtiments. Mais l’Inde est en plein chantier, offrant des débouchés à cette technologie écologique. Dans le sud de l’Inde, l’Etat de l’Andhra Pradesh est par exemple en train de se construire une nouvelle capitale, Amaravati. Et la firme émiratie Tabreed, détenue à 40% par le français Engie, a été engagée pour développer et gérer le système de climatisation de quartier des futurs bâtiments publics du centre de cette ville, sur une zone de 1 km2.

Article publié dans Libération du 6 juin.

Et pour écouter la version audio, et visiter cette centrale de réfrigération écolo, voici le reportage sur France Culture 


mercredi 5 juin 2019

Deuxième mandat historique pour l'hindouiste Narendra Modi


Le parti du Premier ministre, le BJP, a remporté les législatives à la majorité absolue pour la deuxième fois consécutive. Un résultat obtenu, en dépit d’une situation économique mauvaise, grâce à une campagne axée sur la division religieuse et la surenchère sur la menace terroriste



Deux militants en tunique safran et or arrivent solennellement devant le siège du Bharatiya Janata Party (BJP), au son de leur conque religieuse et munis d’un sceptre artisanal : un bâton d

e deux mètres coiffé de rayons solaires qui tournent autour du visage de Narendra Modi. Il est midi, et l’image du nouveau «Roi Soleil» règne déjà sur la destinée de 1,3 milliard d’Indiens. Le parti nationaliste hindou, au pouvoir depuis 2014, s’est assuré jeudi une victoire historique : il remporte la majorité absolue pour la deuxième fois consécutive, ce qui n’était pas arrivé depuis 1984. Seule la formation la plus ancienne du pays, le Congrès, avait réussi un tel exploit.
La centaine de partisans réunis devant le QG du BJP exultent, font exploser des pétards et sonner les tambours au chant de «Vive Ram, vive Modi», assimilant le dieu hindou au leader charismatique. Ces élections législatives indiennes sont devenues un référendum sur la personne de Modi, tant il a transformé sa fonction de Premier ministre d’un Etat fédéral en une direction présidentielle centralisée. Ses décisions les plus controversées et dévastatrices, comme le retrait de l’essentiel des billets de banque en 2016, ont ainsi été prises quasiment sans consultations - une procédure autoritaire qui a choqué au sein de la démocratie la plus peuplée du monde.
Mais Narendra Modi remporte finalement le plébiscite : tout le nord et le centre de l’Inde, du Rajasthan jusqu’au Bengale, ont été balayés par une vague safran, couleur de l’hindouisme et du BJP, qui a même emporté le siège d’Amethi, circonscription tenue par la dynastie des Nehru-Gandhi depuis 1980. Le député sortant de cette ville de l’Uttar Pradesh n’est autre que Rahul Gandhi, président du Congrès, principal parti d’opposition, et aspirant au poste de Premier ministre. Il ne conserve son poste de député que grâce à sa deuxième candidature et sa victoire à Wayanad, une localité bien moins conflictuelle. Seules les régions méridionales du Kerala et du Tamil Nadu ont échappé au tsunami hindouiste du BJP ou de ses alliés.

Second souffle

Rien n’était pourtant gagné pour Narendra Modi, dont le bilan économique est particulièrement mauvais : le chômage a triplé en six ans, des centaines de millions d’agriculteurs sont dans une détresse affolante et les mesures choc prises par son gouvernement n’ont fait qu’empirer la situation. Pendant la campagne, le BJP a donc évité tous ces thèmes, ainsi que les promesses de développement qui l’ont porté au pouvoir en 2014, et privilégié des sujets plus populistes, comme la sécurité nationale et la division religieuse.
Deux mois avant le début du scrutin, un événement tragique a offert un second souffle au Premier ministre et s’est avéré déterminant dans sa victoire : une terrible attaque de terroristes pakistanais a tué 41 paramilitaires au Cachemire indien. Dix jours après, le gouvernement a répliqué en envoyant des chasseurs bombarder un camp de terroristes au Pakistan, une manœuvre inédite qui définit toute la dialectique du BJP.
Modi se présente dès lors comme le «gardien» de la nation indienne contre les islamistes voisins, et le référendum devient impossible à remporter pour l’opposition. «C’est le terrorisme ou Narendra Modi», avertissent les candidats du BJP pendant la campagne. Dans l’Etat de l’Uttar Pradesh, qui connaît depuis longtemps des tensions entre hindous et musulmans, le chef du gouvernement régional, un moine radical du BJP, sillonne l’Etat en présentant l’islam comme un «virus» et les musulmans comme des traîtres qui collaborent avec le Pakistan. Ce discours venimeux lui vaut une interdiction de faire campagne pendant trois jours, une sanction rare de la Commission des élections, mais la méfiance religieuse est instillée et le BJP ratisse le vote majoritaire des hindous.

Omniprésence

«Cette victoire montre qu’en Inde, on peut désormais remporter une grande élection sans avoir un bon bilan économique, analyse Gilles Verniers, directeur du centre de données politiques de l’université Ashoka, à New Delhi. L’Inde suit ainsi une trajectoire qu’on voit de plus en plus dans le monde, selon laquelle des gouvernements qui ont peu de prise, voire un impact néfaste, sur l’économie de leur pays parviennent à se maintenir au pouvoir par des moyens populistes, en jouant sur les émotions, le patriotisme, la sécurité nationale ou l’immigration. L’Inde est rentrée de plain-pied dans cette catégorie.»
Une des recettes de cette victoire historique est également le manque d’alternative solide : le seul parti national d’opposition, le Congrès, a d’abord été rendu invisible et inaudible pendant les cinq dernières années par l’omniprésence médiatique de Narendra Modi, à la télévision, à la radio et dans les journaux. Il n’a pas donné une seule conférence de presse pendant son mandat mais s’est adressé quasiment tous les mois aux Indiens par de longues interventions au micro de la radio publique, tel un Chavez hindou et de droite.
Et surtout, le Congrès, qui a dirigé l’essentiel des gouvernements depuis l’indépendance de l’Inde, n’a pas su se renouveler depuis sa défaite cuisante de 2014. «Ils sont à la fois déprimés, dépressifs et arrogants, ce qui est une combinaison désastreuse, poursuit Gilles Verniers. Le problème du parti du Congrès, c’est qu’ils ne savent pas faire sans les Gandhi». Rahul Gandhi, quatrième génération à la tête de la formation, a surtout présidé au déclin du Congrès. Il a présenté sa démission jeudi soir, mais elle sera certainement refusée, faute de remplaçants.

Article publié dans Libération le 24 mai. 

lundi 15 avril 2019

Législatives en Inde: Modi amadoue les hindous

Les drapeaux safran et vert du Bharatiya Janata Party flottent sur l’esplanade de Ramlila, à Ghaziabad, dans la banlieue Est de New Delhi. Plusieurs centaines de personnes sont amassées en ce bouillant dimanche après-midi pour le meeting du parti nationaliste hindou (BJP, «parti du peuple indien»). Un homme au crâne rasé et drapé d’une toge surgit sur l’estrade : c’est Yogi Adityanath, moine radical hindou et chef du gouvernement de cette région de l’Uttar Pradesh, le plus grand Etat indien (230 millions d’habitants). Il est venu ici soutenir la candidature de Vijay Kumar Singh, ancien chef d’état-major des armées et député local en campagne pour sa réélection sous la bannière du BJP.
Le moine-politicien adopte un ton martial pour critiquer le Parti du Congrès, dans l’opposition : «Les gens du Congrès collaboraient avec les terroristes et leur offraient du biryani à manger, assène-t-il. L’armée de Narendra Modi, elle, leur fait manger des balles et des bombes. Nous avons réduit les terroristes en cendres et brisé le dos du Pakistan. Tout ce qui était impossible avant est possible aujourd’hui, car c’est Modi qui commande.» La foule exulte et répète, comme un seul homme, le nom du Premier ministre : «Modi, Modi, Modi !»

Bras idéologique

Le ton agressif et nationaliste est donné pour cette campagne des plus grandes élections du monde : 900 millions d’Indiens vont renouveler, à partir de ce jeudi, la Chambre basse du Parlement via un scrutin mené par phases pendant cinq semaines, dont les résultats seront annoncés le 23 mai. Le BJP a été porté au pouvoir en 2014 avec une exceptionnelle majorité absolue en promettant à la jeune population indienne de créer 25 millions d’emplois par an et de doubler les revenus des agriculteurs. Ces deux promesses populistes n’ayant pu être tenues (lire ci-contre), le parti nationaliste hindou relance sa dialectique originelle et fondamentaliste : l’hindouisation de la société indienne et la confrontation militaire avec le Pakistan musulman.
Le BJP exploite à cette fin les frappes de l’aviation indienne, menées le 26 février contre des camps terroristes pakistanais. Ses dirigeants parlent de «l’armée de Modi», et non de l’armée indienne, et le Premier ministre s’est officiellement rebaptisé «Chowkidar», le «gardien» de la nation. Sur Twitter, tous les ministres, candidats et partisans du BJP sont tenus de faire figurer «Chowkidar» avant leur nom de profil, un geste imité par des milliers de sympathisants, donnant l’impression qu’une armée s’aligne derrière son chef, avec comme seule mission sa réélection à la tête du pays.
Le leader, qui fait l’objet d’un vrai culte de la personnalité et qui est donné favori, ne semble pourtant vouloir protéger qu’une partie de la nation indienne : les hindous, qui représentent 80 % d’une population estimée à 1,3 milliard d’habitants. Pour beaucoup, cette élection devrait donc décider si l’Inde veut garder son modèle pluraliste fondateur ou devenir un Etat hindou. Le bras idéologique du BJP est le RSS (l’organisation des volontaires nationaux), formation paramilitaire séculaire dont Narendra Modi est membre depuis l’enfance. Son objectif : établir cet Etat hindou. Pour cette mouvance, l’hindouisme est plus qu’une religion, il s’agit de la culture de l’Inde ancestrale et tout Indien doit donc se soumettre à ses préceptes, tels que l’adoration du dieu Rama et le respect de la vache sacrée.
Rickshaw de campagne, qui diffuse la chanson du BJP, à la sortie du meeting de Ghaziabad. ®SF
Guirlandes de fleurs
Depuis cinq ans, des groupes hindouistes liés au RSS ont ainsi attaqué des centaines de musulmans et de membres de basses castes, qu’ils accusaient, souvent à tort, de transporter illégalement des vaches vers l’abattoir. Selon Amnesty International, 39 musulmans sont morts sous les coups de ces «protecteurs de vaches». Un ministre d’Etat, Jayant Sinha, est personnellement allé féliciter, guirlandes de fleurs à l’appui, huit de ces extrémistes condamnés par la justice pour le meurtre d’un musulman. Narendra Modi, fervent utilisateur de Twitter, n’a quant à lui jamais condamné ces crimes.
«Ces personnes sont marginales et il ne faut pas les associer avec l’Inde dans son ensemble, tente de rassurer Vijay Kumar Singh, député du BJP et secrétaire d’Etat des Affaires étrangères, lors d’une entrevue avec Libération. Ces quatre dernières années ont été très pacifiques, il y a eu très peu d’émeutes.» Mais à l’ère des réseaux sociaux, quelques assauts xénophobes spectaculaires, amplifiés par Facebook et encouragés par le silence des pouvoirs publics, suffisent à produire le même effet : le sentiment de domination et d’impunité des hindouistes et l’ostracisation d’une population musulmane effrayée.
Cette scission religieuse est devenue flagrante dans la ville sacrée de Bénarès, circonscription de Narendra Modi. Les classes populaires hindoues se sentent revigorées par les messages suprémacistes de leur leader. Ashish Agrahari, petit commerçant de pièces automobiles de la ville millénaire et fils d’ardents militants communistes, adule le leader de la droite hindouiste : «Avec Modi, je me sens libre de dire que je suis hindou», assure-t-il tout en condamnant la laïcité pratiquée par les précédents gouvernements et inscrite dans la Constitution indienne. Quand on lui rappelle que Modi a été accusé de laisser se dérouler les pogroms antimusulmans qui ont fait 2 000 morts en 2002 dans l’Etat du Gujarat qu’il dirigeait, il répond : «Les musulmans essaient toujours d’imposer leur mode de vie et on ne peut pas toujours parler avec son ennemi. Donc la force peut être une bonne chose et depuis ces pogroms, ils ont compris la leçon.»
A quelques kilomètres de là, Maqbool Hasan examine de délicates soieries. Ce tisserand musulman, propriétaire de l’entreprise Resham India, a peur. «Avant, à Bénarès, nous pouvions aller sans crainte dans les quartiers hindous très peuplés. Plus maintenant. Les hindouistes décident de ce que nous devons manger, pour qui nous devons prier. Vous trouvez cela juste ?interroge ce sexagénaire à la barbe blanche. Et si nous disons que le BJP agit contre les musulmans, ils nous accusent d’être des traîtres et nous disent de partir vivre au Pakistan. Donc nous nous taisons et nous endurons les attaques.»

Article publié dans Libération le 11 avril 2019

L'Inde, un pays riche qui compte toujours autant de pauvres

Germain Araud est un entrepreneur enthousiaste. Ce Français est en charge de l’implantation de la première usine en Inde de Monin, une marque de sirop hexagonale. Il travaille dans le pays depuis quinze ans, et ces dernières années, il a vu le climat des affaires se simplifier énormément. «Toutes les procédures ont été numérisées, ce qui permet d’avoir une meilleure visibilité. Une fois qu’on a constitué et soumis le dossier, créer une filiale ne prend plus que quelques jours ! Et l’accès aux prêts encadrés a également été facilité par la banque centrale», se réjouit-il. Et la «vraie révolution», conclut Germain Araud, a été l’instauration en 2017 de la Good and Services Tax (GST), une TVA nationale qui a mis fin aux différentes taxes régionales et simplifié le commerce entre Etats fédérés.
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Toutes ces améliorations ont permis à l’Inde de bondir de 65 places en quatre ans dans le classement de la Banque mondiale sur la facilité de faire des affaires, pour se placer au 77e rang. Le BJP, parti traditionnellement proche des groupes industriels et commerçants, a ouvert de nouveaux secteurs aux investissements étrangers et libéralisé le marché de l’emploi, tout en accélérant la construction d’infrastructures pour créer une Inde «moderne et urbaine». Mais ces réformes ont cependant du mal à être absorbées par les petites entreprises du secteur non organisé, qui emploient plus de 90 % de la main-d’œuvre. Le système fiscal de la GST est trop complexe pour ces sous-traitants, qui perdent donc des clients.
Rameshwar Singh possède une entreprise artisanale de fabrication de jouets en bois à Bénarès. ®SF 
Le gouvernement de Narendra Modi a également fait dérailler l’économie fin 2016 en imposant une démonétisation sauvage, qui a exacerbé le chômage, multiplié par trois en six ans, pour se situer en 2018, selon une étude statistique publique qui a récemment fuité dans la presse, à son plus haut niveau depuis quarante-cinq ans. La moitié de la population active dépend encore de l’agriculture et a commencé à migrer vers les villes, où les emplois industriels peu qualifiés sont rares, en partie à cause de l’automatisation croissante. En parallèle, au moins huit millions de jeunes diplômés arrivent chaque année sur le marché de l’emploi, bien plus que ce que le tertiaire, moteur de la croissance indienne, peut absorber. Devenue la 6e économie du monde en termes de PIB, devant la France, avec une croissance de plus de 6 % par an, l’Inde demeure un pays riche avec énormément de pauvres : 90 % des actifs gagnent moins de 125 euros par mois. Cela a poussé le Parti du Congrès, dans l’opposition, à promettre l’instauration d’un revenu minimum garanti de 920 euros par an pour les 50 millions de foyers les plus pauvres - pour un budget de 46 milliards d’euros par an - dans le but de les sortir de la misère et de dynamiser l’économie via une hausse induite de la consommation. Le BJP, devant l’échec à réduire ce problème de l’emploi par un «ruissellement par le haut», préfère maintenant faire campagne sur la promotion de la culture hindoue et la haine du Pakistan
Article publié dans Libération le 11 avril. 

vendredi 1 mars 2019

L'Inde et le Pakistan sur le pied de guerre

C’est une scène inédite depuis des années qui s’est déroulée mercredi matin entre l’Inde et le Pakistan : des avions de chasse des deux nations ennemies se sont affrontés le long de la «ligne de contrôle», la frontière de facto dans la région disputée du Cachemire. Selon le gouvernement indien, trois avions F-16 pakistanais ont traversé cette frontière et auraient même lancé des charges sur le territoire indien. Des avions indiens de combat MIG-21 les ont alors pourchassés et dans cet affrontement, un F-16 pakistanais et un MIG-21 indien ont été abattus et se sont écrasés du côté pakistanais de la frontière. Islamabad affirme avoir capturé ce pilote indien. C’est une escalade militaire potentiellement explosive entre ces deux frères ennemis, qui se sont menés quatre guerres depuis l’indépendance de 1947 et qui possèdent à présent l’arme nucléaire.
La mèche a été allumée par l’attaque terroriste menée dans la ville de Pulwama, au Cachemire indien et revendiquée par le groupe islamiste pakistanais Jaish-e-Mohammed. Le 14 février, une voiture chargée d’explosifs percute un convoi de paramilitaires et tue 41 soldats, la plus lourde perte pour l’armée indienne depuis des décennies. Le gouvernement indien, dirigé par le nationaliste hindou Narendra Modi, réplique mardi : une quinzaine d’avions de combat, dont douze Mirage 2 000, traversent la «ligne de contrôle» et bombardent ce que New Delhi présente comme un énorme camp d’entraînement du Jaish-e-Mohammed.

«Match de boxe»

L’Inde décrit cette opération comme «préventive et non-militaire», affirmant que l’organisation terroriste était sur le point de lancer de nouvelles attaques. Nous sommes alors encore dans une guerre non-conventionnelle entre un groupe terroriste et une armée régulière. Mais la bataille de mercredi matin change la dimension du conflit : ce sont cette fois les deux armées qui s’affrontent. «Il fallait s’attendre à une riposte après que l’aviation indienne a pénétré aussi profondément dans le territoire pakistanais,affirmait le maréchal en chef Srinivasapuram Krishnaswamy, ancien commandant des forces aériennes indiennes, lors d’un débat télévisé. Quand vous êtes dans un match de boxe et que vous envoyez un coup, vous ne vous attendez pas à ce que l’opposant vous reçoive avec un bouquet de fleurs. La question, c’est jusqu’où nous pouvons aller ? Est-ce que l’Inde doit à son tour répliquer ou pas ?» Dans l’après-midi, le Premier ministre pakistanais a tendu la main à son homologue indien en appelant au «dialogue». «La seule intention de notre action d’aujourd’hui est de montrer que si vous entrez dans notre pays, nous pouvons faire de même, a déclaré Imran Khan dans une déclaration télévisée. Maintenant il est impératif que nous utilisions notre tête et agissions avec sagesse.»
Ces appels au calme ne convainquent pas les autorités indiennes, qui accusent le Pakistan de chercher le dialogue quand il est acculé, mais de soutenir en même temps les groupes terroristes qui lancent des attaques en Inde.
Le point de crispation est, depuis la naissance des deux pays en 1947, autour de la souveraineté du Cachemire. Cette ancienne principauté a rejoint l’Union indienne après le départ des colons britanniques et la promesse de New Delhi d’organiser un référendum d’autodétermination. Mais Islamabad n’a jamais accepté le contrôle de son rival sur ces terres himalayennes à majorité musulmanes et riches en ressources hydriques.

Complices

La première guerre indo-pakistanaise pour le contrôle du Cachemire a donc lieu en 1947 et se conclut par une division de la région le long de la «ligne de contrôle». Et depuis trente ans, New Delhi accuse l’armée et les services de renseignements pakistanais de mener une guerre par procuration en soutenant des groupes indépendantistes du Cachemire indien, ainsi que d’entraîner des terroristes au Pakistan avant de les envoyer en Inde. C’était le cas pour l’attaque de Bombay par un commando pakistanais en 2008, menée, selon New Delhi, par le groupe pakistanais du Lashkar-e-Taiba et cela était de nouveau le cas pour l’attaque du 14 février revendiquée par l’organisation du Jaish-e-Mohammed (JeM). Cette dernière est classée sur la liste des organisations terroristes de l’ONU mais opère de manière assez libre au Pakistan. Ce qui fait dire à New Delhi que les services pakistanais sont complices de ces attaques. Le Premier ministre, Narendra Modi, a toutefois voulu montrer qu’il ne tolérerait plus cette duplicité et a autorisé, pour la deuxième fois en trois ans, une «opération chirurgicale» sur le sol pakistanais contre des installations terroristes. «Si les Etats-Unis ont pu aller à Abbottabad pour tuer Ben Laden, pourquoi l’Inde ne pourrait pas faire de même», a déclaré mardi le ministre indien des Finances, Arun Jaitley. Le chef du JeM, Masood Azhar, aurait survécu à l’attaque de lundi mais plus de 300 militants auraient péri sur place, selon New Delhi. Ce qu’Islamabad dément.
L’inde, qui n’a jamais initié les quatre précédents conflits avec son voisin, est également engagée dans une offensive diplomatique depuis deux semaines, avec comme objectif de placer Masood Azhar sur la liste des terroristes de l’ONU. La France a affirmé qu’elle déposerait au Conseil de sécurité cette demande déjà appuyée par le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Seule la Chine, alliée économique du Pakistan, s’y opposait jusqu’à présent. Alors que la tension militaire grimpait, Pékin est devenu moins chaleureux dans son soutien à son embarrassant partenaire pakistanais.

Article paru dans Libération le 28 février

lundi 15 octobre 2018

Le Lifeline express, le train-hôpital à la rescousse des Indiens

Ils sont tous à moitié aveugles mais leurs sourires rayonnent. Des dizaines de paysans, habillés de blanc et coiffés de la toque traditionnelle de l’ouest de l’Inde, patientent sous une tente érigée sur un quai de la gare de Latour, une petite ville de l’Etat du Maharashtra (ouest, à 500 km de Bombay). Ils attendent de se faire opérer de la cataracte, une maladie du cristallin touchant particulièrement ces agriculteurs qui passent leurs journées au soleil sans se protéger les yeux. Pourtant, pas d’hôpital ou de clinique dans les environs, mais un train bleu ciel, sur lequel sont peints un arc-en-ciel et des fleurs multicolores : c’est le Lifeline Express, le plus vieux train-hôpital du monde, déployé par l’association indienne Impact India et qui depuis vingt-sept ans se rend dans les contrées les plus reculées d’Inde pour pallier le manque d’infrastructures et de spécialistes de santé. «Cela fait plus d’un an que je vois très mal de l’œil gauche, confie Sandipan Garande, un maigre éleveur et agriculteur de canne à sucre de 80 ans, assis sur sa chaise en plastique rouge. J’ai vu deux fois un médecin et il m’a conseillé de me faire opérer. Mais dans le village [situé à 50 km de Latour, ndlr], il n’y a pas d’infrastructures pour le faire et je ne pouvais pas aller jusqu’à la ville. Et même à Latour, il faut attendre pour une opération et je ne pouvais pas me le permettre au milieu des récoltes.»

Des patients attendent leur tour pour une opération de la cataracte à Jalore, en mars. Photo Danish Siddiqui. Reuters

Toge verte

Ces derniers jours, l’équipe du Lifeline Express a sillonné les campagnes pour repérer ces personnes dans le besoin. Puis, le matin de l’opération, une ambulance spéciale est venue les chercher, un service exceptionnel dans un pays où la santé publique est plutôt synonyme de longues queues et d’inconfort. C’est d’ailleurs ce rejet des hôpitaux gouvernementaux qui a mené Sunil Avonghe sur ce quai. Il y a un an, ce travailleur contractuel de 41 ans a développé une cataracte après un accident de moto. «99 % de mon œil gauche est aveugle», confirme-t-il. L’opération dans l’hôpital public de Latour est gratuite, mais Sunil n’a pas confiance. «C’est sale, ça sent mauvais, c’est bondé, lâche-t-il d’une traite pour décrire sa peur des infections. Je suis donc allé voir quatre médecins privés, mais l’opération coûtait 12 000 roupies minimum [150 euros]. Je ne peux pas me le permettre, c’est plus que mon salaire mensuel !»

Soudain, la passerelle qui mène vers le train multicolore vacille. La porte du train s’ouvre. Un homme masqué habillé d’une toge verte appelle les patients. Le groupe de paysans est entraîné à l’intérieur, dans un wagon aménagé en salle d’attente, avec des banquettes, des machines et des équipements médicaux - seuls les lucarnes, les étroits couloirs et les portes coulissantes rappellent que nous sommes dans un train. Ensuite, tout se passe vite et sans ménagement : les infirmiers habillent les agriculteurs de la même toge verte, leur poussent la tête en arrière pour leur déposer une goutte de collyre dans l’œil, puis les tirent pour les allonger sur la banquette, leur écartent brusquement la paupière et y insèrent une tige pour mesurer la tension oculaire. Ces paysans, qui voient rarement la couleur d’une clinique, oscillent entre stupéfaction et angoisse, mais les aides-soignants n’ont aucune parole pour les rassurer ou leur expliquer la procédure. Il faut se dépêcher : des dizaines d’autres attendent sur le quai. La porte coulissante s’ouvre. Ils sont maintenant emmenés, deux par deux, dans le wagon d’à côté. Un sas avec un lavabo, d’abord, puis le nerf de cette guerre humanitaire se révèle : dans un petit wagon d’une dizaine de mètres carrés se trouvent deux tables d’opération, trois aides-soignants et un chirurgien, muni d’un microscope, qui s’affaire sur un patient allongé.
Les scalpels multicolores sont méticuleusement alignés sur sa tablette, une horloge placée au-dessus de sa tête. L’aiguille des secondes brise le silence. On compte quatre minutes. C’est le temps qu’il faut au chirurgien ophtalmique pour opérer chaque œil et rendre la vue à ces paysans. Dharmendra Singh aura ainsi réalisé 113 opérations en une seule journée, une mission dont il est fier. «Dans ma clinique privée, je fais seulement deux ou trois opérations par jour et seulement pour les gens qui peuvent payer. Ici nous touchons les plus pauvres, explique-t-il en fin de journée, épuisé, en train de siroter un chaï au lait sur le quai désert de cette gare rurale de l’Inde. Mais c’est bien plus difficile d’opérer ici : avec mon microscope, je perçois chaque mouvement du train. C’est pour cela que je mets quatre minutes par œil. Dans ma clinique, cela ne me prend que deux minutes !» affirme-t-il cliniquement, sans vantardise apparente.

Médecins bénévoles

Le défi est également sanitaire : une semaine avant de démarrer les opérations, les équipes effectuent des prélèvements dans le bloc pour s’assurer qu’il n’y a pas de microbes, puis réalisent une fumigation chaque soir pour tuer tout parasite.
Le Lifeline Express a été lancé par Impact India en 1991 dans le but principal d’intervenir pour éviter des handicaps dans ces «déserts médicaux». L’équipe réalise ainsi une dizaine de missions de trois semaines par an et peut effectuer, dans les sept wagons, des radios, des mammographies, des opérations orthopédiques (pour corriger les déformations liées à la polio, surtout), de l’oreille moyenne et même de cancers. L’association affirme avoir traité 1,2 million de patients.
Dans le train, la quarantaine de médecins travaillent bénévolement. Une dizaine d’employés seulement sont payés, mais du fait de la lourdeur logistique de l’opération, chaque sortie coûte environ 125 000 euros, payés par différentes entreprises indiennes ou leurs branches philanthropiques. Des villes comme Latour ont cependant un centre hospitalier universitaire (CHU) où beaucoup d’opérations sont gratuites, mais il est, comme beaucoup d’établissements publics, sous-équipé : il y a deux ans, l’association régionale de docteurs s’est officiellement plainte du manque de médicaments de base, ce qui forçait les patients à les acheter dans le privé à des coûts relativement élevés. L’année dernière, dans un autre CHU situé à Gorakhpur, dans l’Uttar Pradesh (Nord), 72 enfants sont morts en sept jours faute de bouteilles d’oxygène, qui auraient été volées.

Malades oubliés

L’Inde n’affecte que 1 % de son PIB à la santé, soit l’un des taux les plus bas du monde, et seulement 15 % de la population est couverte par une assurance, ce qui fait que les deux tiers des frais de santé sont directement déboursés par les particuliers. Dans un pays où environ un cinquième de la population vit avec moins de 2 euros par jour, cela a des conséquences dramatiques : selon l’OMS, 60 millions d’habitants tombent chaque année sous le seuil de pauvreté à cause de frais médicaux d’urgence, sur 100 millions de personnes affectées par ce problème dans le monde.
Mais même quand les infrastructures publiques fonctionnent et que les soins sont gratuits, ce sont les spécialistes qui font cruellement défaut, comme le déplore Mamta Bhushan Singh, neurologue à l’AIIMS, le plus prestigieux CHU de New Delhi, venu dans le Lifeline Express pour mener une campagne d’information sur l’épilepsie. «L’Inde ne compte que 2 500 neurologues, pour une population de 1,3 milliard d’habitants. Et la plupart travaillent dans les six plus grandes villes, ce qui veut dire qu’il n’y en a pas dans les campagnes. Je rencontre ainsi des patients qui vivent avec de l’épilepsie depuis des décennies et ne sont pas traités, alors que cela peut être fait très rapidement et coûter à peine 4 euros par mois.» Sur son ordinateur, elle montre des photos de ces malades oubliés, prises lors de précédentes missions : des femmes brûlées au visage après avoir fait une crise d’épilepsie en cuisinant, d’autres avec des dents cassées du fait de chutes non anticipées… «Cela a des conséquences graves sur leur vie, regrette-t-elle : les enfants doivent arrêter l’école et les jeunes femmes ne trouvent pas de mari. Certains se noient…»
Cette neurologue aux cheveux courts et grisonnants vient donc tous les ans, pendant ses vacances, pour essayer de disséminer cette information salvatrice à ces populations délaissées. La situation, cependant, ne changera pas du jour au lendemain : selon un rapport gouvernemental publié cette année, 40 % des postes de spécialistes dans les hôpitaux publics indiens ne sont pas pourvus.

Article publié dans Libération, le 14 septembre 2018