lundi 15 octobre 2018

Le Lifeline express, le train-hôpital à la rescousse des Indiens

Ils sont tous à moitié aveugles mais leurs sourires rayonnent. Des dizaines de paysans, habillés de blanc et coiffés de la toque traditionnelle de l’ouest de l’Inde, patientent sous une tente érigée sur un quai de la gare de Latour, une petite ville de l’Etat du Maharashtra (ouest, à 500 km de Bombay). Ils attendent de se faire opérer de la cataracte, une maladie du cristallin touchant particulièrement ces agriculteurs qui passent leurs journées au soleil sans se protéger les yeux. Pourtant, pas d’hôpital ou de clinique dans les environs, mais un train bleu ciel, sur lequel sont peints un arc-en-ciel et des fleurs multicolores : c’est le Lifeline Express, le plus vieux train-hôpital du monde, déployé par l’association indienne Impact India et qui depuis vingt-sept ans se rend dans les contrées les plus reculées d’Inde pour pallier le manque d’infrastructures et de spécialistes de santé. «Cela fait plus d’un an que je vois très mal de l’œil gauche, confie Sandipan Garande, un maigre éleveur et agriculteur de canne à sucre de 80 ans, assis sur sa chaise en plastique rouge. J’ai vu deux fois un médecin et il m’a conseillé de me faire opérer. Mais dans le village [situé à 50 km de Latour, ndlr], il n’y a pas d’infrastructures pour le faire et je ne pouvais pas aller jusqu’à la ville. Et même à Latour, il faut attendre pour une opération et je ne pouvais pas me le permettre au milieu des récoltes.»

Des patients attendent leur tour pour une opération de la cataracte à Jalore, en mars. Photo Danish Siddiqui. Reuters

Toge verte

Ces derniers jours, l’équipe du Lifeline Express a sillonné les campagnes pour repérer ces personnes dans le besoin. Puis, le matin de l’opération, une ambulance spéciale est venue les chercher, un service exceptionnel dans un pays où la santé publique est plutôt synonyme de longues queues et d’inconfort. C’est d’ailleurs ce rejet des hôpitaux gouvernementaux qui a mené Sunil Avonghe sur ce quai. Il y a un an, ce travailleur contractuel de 41 ans a développé une cataracte après un accident de moto. «99 % de mon œil gauche est aveugle», confirme-t-il. L’opération dans l’hôpital public de Latour est gratuite, mais Sunil n’a pas confiance. «C’est sale, ça sent mauvais, c’est bondé, lâche-t-il d’une traite pour décrire sa peur des infections. Je suis donc allé voir quatre médecins privés, mais l’opération coûtait 12 000 roupies minimum [150 euros]. Je ne peux pas me le permettre, c’est plus que mon salaire mensuel !»

Soudain, la passerelle qui mène vers le train multicolore vacille. La porte du train s’ouvre. Un homme masqué habillé d’une toge verte appelle les patients. Le groupe de paysans est entraîné à l’intérieur, dans un wagon aménagé en salle d’attente, avec des banquettes, des machines et des équipements médicaux - seuls les lucarnes, les étroits couloirs et les portes coulissantes rappellent que nous sommes dans un train. Ensuite, tout se passe vite et sans ménagement : les infirmiers habillent les agriculteurs de la même toge verte, leur poussent la tête en arrière pour leur déposer une goutte de collyre dans l’œil, puis les tirent pour les allonger sur la banquette, leur écartent brusquement la paupière et y insèrent une tige pour mesurer la tension oculaire. Ces paysans, qui voient rarement la couleur d’une clinique, oscillent entre stupéfaction et angoisse, mais les aides-soignants n’ont aucune parole pour les rassurer ou leur expliquer la procédure. Il faut se dépêcher : des dizaines d’autres attendent sur le quai. La porte coulissante s’ouvre. Ils sont maintenant emmenés, deux par deux, dans le wagon d’à côté. Un sas avec un lavabo, d’abord, puis le nerf de cette guerre humanitaire se révèle : dans un petit wagon d’une dizaine de mètres carrés se trouvent deux tables d’opération, trois aides-soignants et un chirurgien, muni d’un microscope, qui s’affaire sur un patient allongé.
Les scalpels multicolores sont méticuleusement alignés sur sa tablette, une horloge placée au-dessus de sa tête. L’aiguille des secondes brise le silence. On compte quatre minutes. C’est le temps qu’il faut au chirurgien ophtalmique pour opérer chaque œil et rendre la vue à ces paysans. Dharmendra Singh aura ainsi réalisé 113 opérations en une seule journée, une mission dont il est fier. «Dans ma clinique privée, je fais seulement deux ou trois opérations par jour et seulement pour les gens qui peuvent payer. Ici nous touchons les plus pauvres, explique-t-il en fin de journée, épuisé, en train de siroter un chaï au lait sur le quai désert de cette gare rurale de l’Inde. Mais c’est bien plus difficile d’opérer ici : avec mon microscope, je perçois chaque mouvement du train. C’est pour cela que je mets quatre minutes par œil. Dans ma clinique, cela ne me prend que deux minutes !» affirme-t-il cliniquement, sans vantardise apparente.

Médecins bénévoles

Le défi est également sanitaire : une semaine avant de démarrer les opérations, les équipes effectuent des prélèvements dans le bloc pour s’assurer qu’il n’y a pas de microbes, puis réalisent une fumigation chaque soir pour tuer tout parasite.
Le Lifeline Express a été lancé par Impact India en 1991 dans le but principal d’intervenir pour éviter des handicaps dans ces «déserts médicaux». L’équipe réalise ainsi une dizaine de missions de trois semaines par an et peut effectuer, dans les sept wagons, des radios, des mammographies, des opérations orthopédiques (pour corriger les déformations liées à la polio, surtout), de l’oreille moyenne et même de cancers. L’association affirme avoir traité 1,2 million de patients.
Dans le train, la quarantaine de médecins travaillent bénévolement. Une dizaine d’employés seulement sont payés, mais du fait de la lourdeur logistique de l’opération, chaque sortie coûte environ 125 000 euros, payés par différentes entreprises indiennes ou leurs branches philanthropiques. Des villes comme Latour ont cependant un centre hospitalier universitaire (CHU) où beaucoup d’opérations sont gratuites, mais il est, comme beaucoup d’établissements publics, sous-équipé : il y a deux ans, l’association régionale de docteurs s’est officiellement plainte du manque de médicaments de base, ce qui forçait les patients à les acheter dans le privé à des coûts relativement élevés. L’année dernière, dans un autre CHU situé à Gorakhpur, dans l’Uttar Pradesh (Nord), 72 enfants sont morts en sept jours faute de bouteilles d’oxygène, qui auraient été volées.

Malades oubliés

L’Inde n’affecte que 1 % de son PIB à la santé, soit l’un des taux les plus bas du monde, et seulement 15 % de la population est couverte par une assurance, ce qui fait que les deux tiers des frais de santé sont directement déboursés par les particuliers. Dans un pays où environ un cinquième de la population vit avec moins de 2 euros par jour, cela a des conséquences dramatiques : selon l’OMS, 60 millions d’habitants tombent chaque année sous le seuil de pauvreté à cause de frais médicaux d’urgence, sur 100 millions de personnes affectées par ce problème dans le monde.
Mais même quand les infrastructures publiques fonctionnent et que les soins sont gratuits, ce sont les spécialistes qui font cruellement défaut, comme le déplore Mamta Bhushan Singh, neurologue à l’AIIMS, le plus prestigieux CHU de New Delhi, venu dans le Lifeline Express pour mener une campagne d’information sur l’épilepsie. «L’Inde ne compte que 2 500 neurologues, pour une population de 1,3 milliard d’habitants. Et la plupart travaillent dans les six plus grandes villes, ce qui veut dire qu’il n’y en a pas dans les campagnes. Je rencontre ainsi des patients qui vivent avec de l’épilepsie depuis des décennies et ne sont pas traités, alors que cela peut être fait très rapidement et coûter à peine 4 euros par mois.» Sur son ordinateur, elle montre des photos de ces malades oubliés, prises lors de précédentes missions : des femmes brûlées au visage après avoir fait une crise d’épilepsie en cuisinant, d’autres avec des dents cassées du fait de chutes non anticipées… «Cela a des conséquences graves sur leur vie, regrette-t-elle : les enfants doivent arrêter l’école et les jeunes femmes ne trouvent pas de mari. Certains se noient…»
Cette neurologue aux cheveux courts et grisonnants vient donc tous les ans, pendant ses vacances, pour essayer de disséminer cette information salvatrice à ces populations délaissées. La situation, cependant, ne changera pas du jour au lendemain : selon un rapport gouvernemental publié cette année, 40 % des postes de spécialistes dans les hôpitaux publics indiens ne sont pas pourvus.

Article publié dans Libération, le 14 septembre 2018

jeudi 4 octobre 2018

L'homosexualité enfin dépénalisée en Inde

Cela aura pris 157 ans pour définitivement éradiquer cette trace puritaine de la colonisation britannique. Le 6 septembre dernier, la Cour Suprême a définitivement abrogé l'article 377, qui punissait de peines de prison les "actes contre nature", et donc homosexuels. 
Emotions et explosions de joie devant la Cour Suprême, dans cet article à suivre, publié dans le Libération du 7 septembre. 
Et par la suite, mon documentaire sur RFI sur l'émergence des nouvelles opportunités économiques pour la communauté LGBT : la naissance de l'économie rose.  


Ce sont d’abord les larmes qui sont sorties. Puis Ali s’est effondré, à genoux, sur la pelouse de la Cour suprême. La nouvelle vient de tomber, les cinq juges de l’institution indienne ont mis fin, jeudi, à cent cinquante-sept ans de discrimination officielle envers les homosexuels. Et ce gay trentenaire, musulman, est foudroyé de bonheur : «Cela a été un combat si long pour nous tous. Tellement de gens ont souffert à cause de cette loi. Maintenant, au moins, nous pouvons avancer vers plus d’égalité dans ce pays», lâche-t-il les yeux rougis, entre deux sanglots nerveux. Autour de lui, ses compagnons de lutte le cajolent, une main rassurante sur l’épaule : «C’est un moment de joie, Ali. Car ça y est, nous sommes en sécurité.»

«Dignité»

Les drapeaux arc-en-ciel jaillissent et des processions dansantes s’organisent dans les grandes avenues de New Delhi. «Nous allons chanter des chansons homosexuelles pour faire savoir à tous que nous existons, et que personne ne pourra nous faire disparaître»,clame Divyani, une militante lesbienne.
A Chennai, dans le sud-est de l'Inde, jeudi.
A Chennai, dans le sud-est de l’Inde, jeudi. Photo ARUN SANKAR. AFP
Son audace fait écho au jugement historique des magistrats de la plus haute cour du pays. L’un d’entre eux a commencé par s’excuser auprès de la communauté homosexuelle, et au nom de la société indienne, pour la discrimination autorisée jusqu’alors par l’article 377 du code pénal indien. Celui-ci, rédigé en 1861 alors que le pays était une colonie britannique, punissait de dix ans de prison toute «relation charnelle contre nature». Il était utilisé par la police et les milieux conservateurs pour harceler les homosexuels. Les juges ont considéré qu’une telle «criminalisation d’actes sexuels entre des adultes consentants est inconstitutionnelle», et que «le choix d’une orientation sexuelle relève des droits fondamentaux à la vie privée, à la dignité et à la liberté d’expression».
Cet article ne pourra donc plus être appliqué que pour réprimer des actes sexuels avec des mineurs ou des animaux. «Les mots utilisés par les juges nous ont donné les larmes aux yeux, témoigne Monish Malhotra qui se bat depuis dix ans pour cette cause. Ils ont affirmé que l’identité d’un individu était sacrée et que toute personne devait avoir le droit à l’intimité.» Autant de propos novateurs dans un pays où la société et la famille imposent souvent leur choix marital et même sexuel aux enfants. «Et ils sont allés jusqu’à demander à ce qu’on lutte maintenant contre l’hétérosexualité forcée», conclut-il, les yeux ravis.
Le combat aura été long. C’est dans les années 90 qu’une association de malades du sida a demandé pour la première fois à la justice d’invalider l’article 377 du code pénal. Mais il faut attendre 2009 pour que la cour d’appel de Delhi invalide ce texte, sur requête d’une autre ONG. Pendant les auditions d’alors, le procureur adjoint affirme que l’homosexualité est un «vice social qui peut mettre en danger la paix dans le pays et entraîner une contagion générale du sida. L’Etat doit combattre ce vice».
Puis, des groupes religieux portent l’affaire devant la Cour suprême et obtiennent, à la surprise générale, qu’un juge conservateur brise la décision de la cour de Delhi en affirmant que c’est au Parlement de se prononcer. Ce sont finalement six personnalités homosexuelles du monde de l’hôtellerie et des arts – dont Aman Nath, le cofondateur de la chaîne d’hotels franco-indienne Neemrana – qui ont convaincu les juges.


Changement

Cette fois, cette victoire semble, plus acceptée. Le Rashtriya Swayamsevak Sangh, plus grande organisation hindouiste du pays d’où est issu le Premier ministre Narendra Modi, a toujours férocement combattu les homosexuels. Aujourd’hui, il a (légèrement) évolué : «L’homosexualité n’est pas un crime, mais ce n’est pas naturel non plus», a affirmé jeudi un porte-parole du mouvement. Le BJP, parti au pouvoir, a refusé de commenter le jugement, mais beaucoup de ses membres l’ont condamné. Le Congrès national indien (centre gauche, opposition), a positivement «accueilli cette victoire contre les stigmatisations».
Dans cette société conservatrice, il faudra donc du temps pour que la majorité des Indiens considèrent cette orientation sexuelle comme normale, mais les juges ont pesé de tout leur poids pour initier ce changement. Ils ont exigé que le gouvernement diffuse largement leur verdict et qu’il mette en place des sessions de sensibilisation à ce sujet pour les fonctionnaires et les policiers. Pour le journaliste gay Premikur Biswasquelque chose de très concret a changé : «Quand on frappera à ma porte, je n’aurai plus peur que ce soit la police qui vienne m’arrêter. Ce sentiment de culpabilité a soudainement disparu.»

mercredi 6 juin 2018

Pénurie d'eau à Bangalore: il y a le feu au lac


Le lac de Bellandur est constamment recouvert d'une couche de mousse de détergent
L’épaisse couche de mousse blanche ondule sur le lac de Bellandur, au sud de Bangalore. Telle une étrange poudre de neige posée dans cette ville tropicale, elle reflète le soleil et éblouit ses observateurs inquiets. «Ce sont tous les détergents des eaux usées ainsi que les rejets chimiques des usines, décrit Ishwarappa, militant au Mouvement populaire pour le droit à l’eau, d’un air dégoûté. C’est le plus grand lac de la ville, donc il récolte tous ces rejets toxiques et ceux-ci viennent s’accumuler ici, à son embouchure.» La grande étendue d’eau se resserre en effet à cet endroit pour descendre en cascade vers un pont. Ces flots font mousser la surface sur plus de 50 mètres carrés, comme dans une machine à laver.

De petits jets automatiques, installés par la municipalité, envoient de l’eau sur sa surface pour essayer de faire tomber la mousse, sans grande réussite. «Nous sommes en période normale, prévient Ishwarappa, mais dès que la mousson arrive, cela devient une montagne qui déborde sur la route. Les véhicules ne peuvent plus circuler !» Plus grave, le détergent suspect s’invite dans les résidences collées à ce lac. «Il y a deux jours, il a plu et nous avons donc eu de la mousse dans tout le jardin et devant nos portes, confirme Poornima, une des habitantes, frêle quinquagénaire à la voix fluette. Cela ressemble à du savon, mais nous irrite la peau. Et l’odeur persistante nous fait mal à la tête. J’aimerais bien partir d’ici, mais je n’ai pas les moyens.»

Algues

Le Bureau d’approvisionnement et de retraitement des eaux de Bangalore (BWSSB) affirme avoir les capacités de retraiter les deux tiers des eaux usées de cette mégalopole de 11 millions d’habitants, mais les scientifiques n’y croient pas. «Nos relevés mensuels dans les lacs indiquent que leur qualité est équivalente à celle des eaux non traitées, avec des taux élevés de phosphate, d’azote et de nitrate, objecte le professeur T.V. Ramachandra, coordinateur du Groupe sur les zones humides au prestigieux Institut indien des sciencesJe pense qu’à peine un tiers est vraiment retraité, le reste est relâché directement.» Ces déchets dégagent du méthane au-dessus des lacs, un gaz très inflammable et qui, au contact des algues, réalise l’impossible : la surface du Bellandur prend régulièrement feu.
Cette situation est grave, car l’eau de ces lacs s’infiltre dans la nappe phréatique et entre ainsi dans la chaîne alimentaire. «45 % de la population de Bangalore dépend de ces eaux souterraines pour s’alimenter et vivre, poursuit le professeur Ramachandra, dans son bureau obscur encombré de livres et récompenses. Or, nous y avons trouvé de hauts niveaux de nitrates ainsi que des métaux lourds.» Son équipe a aussi analysé les poissons et légumes cultivés en aval. «Nous y avons décelé des niveaux élevés de chromium 6, cadmium et cuivre [utilisés par l’industrie et très toxiques, ndlr]. Cela a entraîné une hausse des cancers et des insuffisances rénales. Les habitants de Bangalore ont maintenant une chance sur 5 000 de souffrir d’insuffisance rénale, soit 20 fois plus qu’il y a dix ans !»

Démographie

Cette mauvaise gestion des eaux usées n’est malheureusement pas unique en Inde, où on estime que les villes n’arrivent à traiter que 30 % de leurs rejets. Mais ce qui est particulièrement inquiétant à Bangalore, c’est que ses habitants ont un besoin vital de ces nappes phréatiques. Car à la différence des autres villes indiennes, la troisième plus grande métropole du pays ne compte pas de rivière pour s’alimenter en eau potable. Pour combler ce manque, les fondateurs de la ville ont creusé des centaines de lacs. Mais l’expansion démentielle de la ville a eu raison de ces réserves et Bangalore est ainsi en train de détruire les ressources qui pourraient la faire vivre.
Cette croissance frénétique débute dans les années 90 : Bangalore devient alors la Silicon Valley indienne, cœur de l’industrie des nouvelles technologies du pays. Les plus grandes sociétés informatiques s’y implantent, ce qui fait exploser sa démographie : la population triple en trente ans et continue aujourd’hui à croître de 400 000 personnes chaque année, la deuxième plus forte croissance après New Delhi. Les tours résidentielles et les routes dévorent progressivement les lacs, jusqu’à faire disparaître 80 % de ces précieux réservoirs.
Les nouvelles résidences commencent alors à pomper sauvagement dans les nappes phréatiques, les épuisant à grande vitesse. Dans l’est de Bangalore, il faut maintenant creuser à plus de 600 mètres de profondeur pour trouver cet or bleu. L’autre solution, bien plus coûteuse mais préférée par les autorités : faire venir l’eau du fleuve Cauvery, situé à plus de 100 kilomètres au sud-ouest de la ville. Cinq gigantesques tuyaux ont été construits depuis les années 70 et apportent aujourd’hui 1,4 milliard de litres par jour à Bangalore, alimentant plus de la moitié de la population de la ville. La construction d’un sixième vient d’être approuvée, pour un coût estimé de 560millions d’euros - il devrait augmenter le pompage de 50 % à partir de 2022. Le problème est que ce fleuve est une ressource disputée par un bassin de plusieurs dizaines de millions de personnes réparties sur quatre Etats de l’Inde méridionale.
A 150 kilomètres au sud de Bangalore, le millier d’habitants du village de Kurati Vasur aimerait bien bénéficier de cette eau du Cauvery. Ce hameau se situe à moins de 30 kilomètres du lit du fleuve, mais n’en reçoit pas une goutte et ses agriculteurs dépendent uniquement de la pluie pour arroser leurs champs de millet et de maïs. Or, depuis plus de deux ans, les précipitations irrégulières ont obligé la plupart des villageois à partir. «Nous ne pouvions plus rien faire pousser, nous allions mourir de faim, explique Jayamma, une agricultrice de ce village semi-désert, drapée dans un sari mauve. Donc nous sommes partis. Certains sont allés travailler à Bangalore, d’autres dans les champs de café ou les carrières des Etats voisins.» Les trois quarts des habitants ont migré il y a deux ans et les premiers sont revenus en janvier, après des pluies inespérées. «Si on nous fournissait de l’eau du fleuve Cavery, nous n’aurions plus à faire cela», résume simplement Jayamma.

Réservoirs

Un peu plus au nord de ce village, dans le district de Mandya, plus de 2 500 agriculteurs se sont suicidés entre 2013 et 2017 pour des raisons directement liées à ce manque d’eau. Ils ne pouvaient plus rembourser leurs emprunts. La Cour suprême, régulièrement appelée à la rescousse pour répartir le Cauvery entre les quatre Etats méridionaux, a augmenté en février la part attribuée à Bangalore, considérant que son alimentation en eau potable était prioritaire.
Dans la mégalopole indienne, beaucoup contestent toutefois l’obsession des autorités envers l’eau du fleuve et soutiennent que la priorité devrait être de récupérer celles des précipitations, abondantes ici : il y tombe environ 930 millimètres d’eau par an, soit 50 % de plus qu’à Paris. Cette politique débute timidement. «Depuis 2008, tous les nouveaux immeubles qui occupent plus de 110 mètres carrés de terrain doivent avoir un système de récupération des eaux de pluie, affirme le directeur du BWSSB, Tushar Girinath. Aujourd’hui, il y a 100 000 bâtiments qui ont installé ces systèmes, et 100 000 sont en infraction et paient des amendes.»
Depuis deux ans, les nouveaux bâtiments de plus de 20 étages doivent également avoir un système local de retraitement des eaux usées. Ces deux améliorations pourraient injecter dans le réseau, d’ici cinq à dix ans, l’équivalent du quart du volume nécessaire aux habitants, espère Tushar Girinath. Mais ce dernier refuse de croire, comme l’avancent certains scientifiques et militants, que Bangalore puisse devenir autosuffisante en eau.
C’est pourtant ce qu’a réussi le millier d’habitants de la Rainbow Colony, un complexe résidentiel de classe aisée de 270 maisons. Et ce, depuis sept ans. A cette époque, l’eau municipale n’était pas distribuée dans cette banlieue du sud-est de la ville et les résidents ne voulaient pas dépendre des camions-citernes. Ils ont donc creusé cinq grands puits de 12 mètres de profondeur qui récoltent directement les eaux de pluie ainsi que celles qui tombent sur les routes, grâce à des tuyaux construits dans les rigoles. Chaque maison a également l’obligation d’installer un système de récupération des eaux des toits, qui tombent dans des réservoirs. «Nous en avons plusieurs qui peuvent stocker jusqu’à 13 000 litres, montre l’un des résidents, Joe Kamicheril. Quand ils sont pleins, l’excédent est renvoyé dans les puits pour recharger la nappe phréatique, donc pas une goutte n’est perdue. Pour notre consommation, nous prenons l’eau de pluie, qui est comme distillée, et nous la mélangeons avec celle du puits, afin de lui rajouter des minéraux. Ensuite nous la filtrons et nous pouvons la boire.»
Ce système a permis de recharger rapidement la nappe phréatique, qui se trouve aujourd’hui à 45 mètres de profondeur, contre 350 mètres il y a sept ans. L’eau coûte maintenant sept fois moins cher aux résidents que celle apportée par citerne. Et à la différence du reste de la ville, les habitants de Rainbow Colony ne sont pas inquiets pour l’avenir, comme le témoigne K.P. Singh, l’initiateur du projet : «Si nous récupérons toute l’eau qui tombe sur les 34 hectares de notre terrain, nous en aurons deux fois plus que nécessaire. Nous avons donc de la marge. Et cela nous offre un vrai sentiment de paix.» 

Cet article est paru dans Libération le 28 mai dernier

lundi 12 mars 2018

Ils veulent brûler Bollywood

Un film glorifiant le rôle d'une mythique reine indienne a provoqué la colère destructrice de la communauté d'où elle provient - les Rajpouts. Personne n'a alors vu le long-métrage mais tous refusent que Bollywood s'empare de leur histoire. Une crispation qui n'est que le symbole de la difficulté à parler de l'histoire de l'Inde. 

Manifestations à Bombay contre la sortie du film - crédits: Danish Siddique / Reuters 


A Gurgaon, la cité d’affaires située à la sortie de New Delhi, les cinémas sont protégés par des cordons de policiers, telles des forteresses menacées. Comme dans des dizaines de salles du nord du pays, les cinéphiles doivent traverser ces rangées d’hommes armés en uniforme kaki pour revendiquer le droit d’aller voir Padmavaat, le long métrage le plus polémique des derniers mois en Inde, sorti ce jeudi. La veille, un bus scolaire a été caillassé à deux pas de là alors que des centaines de jeunes masqués incendiaient des véhicules, coupaient les autoroutes, saccageaient des salles de cinéma, dans le but de créer un climat de terreur et d’empêcher la diffusion du film. Des scènes similaires se sont produites au Rajasthan et au Gujarat, dans le nord-ouest du pays.
Padmavaat est la transposition bollywoodienne d’un épisode célèbre de l’histoire médiévale du Rajasthan : l’épique bataille du fort de Chittor, que le sultan musulman Alâ ud-Dîn Khaljî a lancée contre le roi local, dans le but de capturer la reine Padmini, à la beauté légendaire. L’énorme machine à effets spéciaux du cinéma indien transporte le spectateur dans cette guerre manichéenne entre un envahisseur sanguinaire et des guerriers rajpouts au courage inégalé, pour finalement se conclure, dans un ballet dramatique et coloré, par la chute de la forteresse et le sacrifice par le feu de la monarque vénérée, pour éviter de se faire capturer.

Les têtes du réalisateur et de l’actrice principale mises à prix

Un bus incendié à Gurgaon, à côté de Delhi,
lors des manifestations. DR
Le récit se base assez librement sur un poème du XVIsiècle et beaucoup d’historiens estiment que l’existence même de cette reine n’a pas pu être prouvée. Il n’empêche que cette fable est profondément ancrée dans l’imaginaire de la communauté des rajpouts, les descendants des rois du Rajasthan connus pour leurs richesses et leur fierté concernant leur passé. Depuis plus d’un an, le Karni Sena, un groupe radical, a donc décidé d’empêcher le réalisateur Sanjay Leela Bhansali de s’emparer de cette histoire. Ils ont d’abord saccagé le tournage puis mis à prix la tête de ce dernier ainsi que celle de l’actrice Deepika Padukone, qui campe le rôle de la reine Padmini. Face à ces menaces, l’équipe du film a repoussé sa sortie pour le montrer à certains des membres de la communauté. Cinq changements mineurs ont été réalisés, dont celui du titre, passé de Padmavati à Padmavaat (Padmavati est le poème qui parle de la reine Padmini et Padmavaat veut dire «à propos» de Padmavati). Une manière de se distancier de l’histoire. Une campagne de communication a été lancée pour désamorcer les rumeurs qui prétendaient que le film montrait une scène d’amour entre la reine et le sultan – ce qui aurait été un outrage ultime.
Mais la colère des rajpouts n’est pas retombée. «Les gens de Bollywood cherchent à créer des polémiques pour engendrer une publicité gratuite, affirme Ajay Rana, un rajpout de 32 ans qui vit à Gurgaon. Mais ils n’ont pas compris que cela allait leur échapper.» Ajay condamne les violences, mais comme les protestataires, il n’a pas vu et n’a pas l’intention de voir le film. Et continue de croire que celui-ci contient cette scène d’amour décriée. «Nous, les rajpouts, avons toujours défendu l’Inde, à tout prix, contre les envahisseurs», continue cet homme dont les aïeux, depuis l’arrière grand-père jusqu’au père, ont servi dans l’armée. «Nous avons subi des invasions comparables à ce qu’Hitler à fait en Europe, affirme-t-il. Aujourd’hui, vous pouvez faire des films sur ce que vous voulez, mais pas sur l’histoire.»
Il assure du reste que Sanjay Leela Bhansali a «l’habitude de déformer cette histoire», car il a déjà réalisé Bajirao Mastani, un film sur les Marathes, anciens guerriers du centre du pays, qui avait déjà vexé cette communauté.

«Ce n’est plus un problème de contenu»

Ce réalisateur est pourtant renommé et régulièrement récompensé pour ses œuvres, telles que Devdas (2002). A Bollywood, on ne s’attendait pas à une telle hystérie. Sanjay Bhansali «a clairement identifié les personnages, le vilain est très vilain, les rajpouts sont valeureux, donc je pensais qu’il allait éviter les controverses et en faire un vrai succès», confie Gaurav Bose, directeur adjoint de la boîte de production Azure, qui a vu le film en avant-première.«Mais ce n’est plus un problème de contenu. Les gens n’acceptent plus que l’on parle de leur histoire si on ne fait pas partie de leur communauté. Et en tant que réalisateur de films, c’est une situation très délicate. Car en Inde, nous avons 50 religions, 50 groupes politiques et sociaux, avec 50 versions différentes de leur histoire. Et il est donc très difficile de ne pas vexer l’un d’entre eux.»
Le traitement de l’histoire est aujourd’hui d’autant plus compliqué que le parti nationaliste hindou au pouvoir, le BJP, glorifie de manière exagérée cette grandeur des ancêtres hindous dans ses discours, jusqu’à réécrire l’histoire et défier la science.
Quatre Etats du nord du pays, tenus par le BJP, avaient d’ailleurs interdit la diffusion de Padmavaat avant que cette décision soit cassée la semaine dernière par la Cour suprême. Les vandales rajpouts semblent cependant avoir le dernier mot, car les propriétaires de cinéma de trois de ces quatre Etats viennent de refuser de sortir le film par peur des violences.


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Pour aller plus loin sur "les dangers d'être historien en Inde", je vous recommande grandement la très bonne interview de Michel Angot, réalisée par mon collègue Patrick de Jacquelot et publiée sur le site Asialyst. 

lundi 5 mars 2018

L'Inde, pays riche avec beaucoup de pauvres

L'économie indienne continue son ascension: avec plus de 7% de croissance annuelle, l'Inde est le grand pays à la plus importante expansion du monde, devant la Chine. Mais cela ne peut cacher une profonde misère sociale et une augmentation des inégalités.    
Reportage 
L’appartement est perché au dernier étage d’un magnifique bâtiment de verre et de marbre. A l’intérieur, six chambres, un salon et une salle à manger sur un espace de 1 200 mètres carrés. Et au bout, une baie vitrée dotée d’un large balcon courbé avec vue sur un golf de neuf trous réservé aux «habitants de cet ensemble résidentiel d’élite, qui veulent avoir une vie 7 étoiles», assure l’annonce. Le prix d’un tel «penthouse» : 3,9 millions d’euros. Et l’agence Sotheby’s propose une dizaine d’appartements de ce standing dans la ville de Gurgaon. Cette cité des affaires de la banlieue sud-ouest de New Delhi, qui accueille les bureaux de 300 des 500 plus grandes entreprises du monde, est aujourd’hui la troisième métropole d’Inde au niveau du revenu par habitant.

Bouses de vache

Gurgaon est sorti de terre en une quinzaine d’années, transformant des champs fertiles en une forêt de tours, de centres commerciaux et de routes goudronnées. Ici vivent les experts de la finance indienne, les grands patrons des entreprises de services et les magnats de l’immobilier : autant de secteurs qui ont connu une croissance effrénée dans le pays depuis une vingtaine d’années et enrichi une poignée d’hommes d’affaires. Mais il suffit d’aller à 35 km de là pour arriver dans un autre monde, un autre siècle : au village de Hirmathla, composé de maisons basses en brique et de rues de terre parsemées de bouses de vache, les toilettes sont arrivées dans les foyers il y a à peine six ans et «l’eau municipale ne fonctionne que deux jours sur trois», confie Vijay Laxmi, une habitante de 39 ans. «C’est déjà un progrès : dans ma jeunesse, il fallait marcher jusqu’au village voisin pour aller chercher de l’eau avec des pots de terre, raconte-t-elle. Nous pouvons depuis quelque temps nous faire soigner dans une clinique publique.» L’un des rares signes de la présence de l’Etat dans cette bourgade de quelques milliers d’habitants. Le niveau de vie de Vijay Laxmi est à des années-lumière de celui de Gurgaon : son foyer de neuf personnes vit avec 17 000 roupies mensuelles (225 euros) gagnées par son mari et son fils.
Le contraste est frappant mais représentatif de l’énorme fossé qui s’est creusé entre riches et pauvres dans une économie indienne qui a connu une croissance phénoménale - de 7 % en moyenne depuis deux décennies - mais n’a pas su en redistribuer les fruits. Les classes d’affaires ont bénéficié de l’importante vague de libéralisation entamée en 1991, mais l’essentiel de la population n’en a pas profité : en 2012, la Banque mondiale estimait que 20 % de la population, soit 270 millions de personnes, vivait sous le seuil de pauvreté extrême de 1,90 dollar par jour.
Et face à cette situation, les 10 % les plus fortunés accaparent 55 % de la richesse du pays, selon le rapport sur les inégalités sociales publié ce jeudi. Ce chiffre a doublé en vingt-cinq ans : une rapidité record. L’Inde est ainsi l’un des pays qui compte la plus forte inégalité du monde, devant les Etats-Unis et le Canada (47 %), à égalité avec le Brésil et juste derrière la région du Moyen-Orient (61 %). La Chine, qui a vécu une émergence comparable, est bien meilleure redistributrice : les 10 % des plus fortunés ne détiennent «que» 41 % de la richesse nationale. L’Inde, qui pointe en septième position du PIB mondial, est donc plus que jamais un pays riche avec énormément de pauvres.
La politique socialisante menée par le parti du Congrès, en subventionnant les biens de consommation essentiels pour les plus pauvres, ne semble pas avoir suffi à réduire cette misère. Car deux écueils subsistent : l’injustice du système fiscal et le manque d’investissements dans les domaines publics cruciaux. D’abord, à peine 7 % des Indiens majeurs paient des impôts sur le revenu, l’un des taux les plus bas du monde. Les deux tiers des recettes publiques proviennent donc des taxes indirectes (TVA, etc.), bien plus injustes car non progressives. La chasse aux fraudeurs est l’une des priorités du gouvernement actuel et sa politique de démonétisation de l’année dernière, qui a forcé les Indiens à échanger leurs billets à la banque et donc à révéler leur origine, aurait contribué à augmenter de 25 % les déclarations de revenus en un an. Enfin, concernant les dépenses publiques, le gouvernement investit seulement l’équivalent de 3 % du PIB dans l’éducation et 1,1 % dans la santé, ce qui est entre deux et trois fois moins que l’Afrique du Sud, par exemple. Le manque d’assurances santé maintient les populations vulnérables dans la pauvreté et les failles de l’enseignement public ne font qu’accroître l’avantage des plus riches, qui réalisent maintenant toutes leurs études dans le privé.

Reportage publié dans Libération du 14 décembre 2017

mardi 3 octobre 2017

Le dramatique exode des Rohingyas

Voici deux articles publiés dans Libération, suite à mon reportage dans le sud-est du Bangladesh, où plus de 500 000 Rohingyas ont fui la répression de l'armée birmane, entre le 25 août et le 25 septembre. 




La route goudronnée qui longe la frontière entre le Bangladesh et la Birmanie est inondée d’une marée humaine qui recouvre une vingtaine de kilomètres entre les hameaux de Kutupalong et Teknaf, dans la pointe sud-est du Bangladesh. Voitures et camions tentent de s’y frayer un passage au milieu d’une foule dépenaillée. La région était pourtant habituée à accueillir les Rohingyas, arrivés par dizaines de milliers de la Birmanie voisine depuis les années 90. Mais cette fois, ce «tsunami» humain est sans précédent. En à peine deux semaines, ce sont près de 300 000 de ces musulmans du «Myanmar», parias non reconnus comme citoyens par les autorités de ce pays majoritairement bouddhiste, qui ont fui la féroce répression de l’armée birmane.

«Insoutenable»

Le 25 août, un groupe de 150 rebelles rohingyas armés, mené par l’Arakan Rohingya Salvation Army (Arsa - qui vient d’annoncer qu’elle déposait temporairement les armes), a attaqué une vingtaine de postes frontière de l’Etat de l’Arakan (appelé «Rakhine» par le régime birman). Les assauts, d’une ampleur inédite, ont fait au moins 89 morts, dont une dizaine de policiers. Les militaires ont alors répliqué de manière sanglante, en visant immédiatement la population civile des Rohingyas, selon les récits des réfugiés : pillages, viols, fusillades et maisons incendiées.
Leurs descriptions sont difficiles à vérifier, mais les dizaines de témoignages se recoupent et font apparaître une politique systématique de nettoyage ethnique. «Les militaires sont arrivés soudainement et ont pris les femmes à part pour les violer. Puis ils ont brûlé nos maisons. Quand nous sortions, ils nous tiraient dessus, raconte Mohammed Assad, son bébé dans les bras. Ils ont pris la casserole d’eau bouillante qui se trouvait devant notre maison et l’ont jeté sur mon enfant», poursuit ce jeune homme frêle, en serrant fort son fils.
Les militaires birmans ont jeté
de l'eau bouillante sur cet enfant
Le garçon d’un an et demi a le regard suppliant. Il souffre. Son bras droit et son abdomen sont partiellement décharnés par la brûlure. Signe d’une infection, des croûtes rouges ont commencé à se former sur sa peau. Les dix membres de la famille de Mohammed ont fui son village le 4 septembre et ont passé près de deux jours dans la jungle birmane avant de traverser la frontière par bateau pour rejoindre, en marchant, ces collines de Kutupalong, au Bangladesh. Depuis, ils dorment à l’air libre et n’ont pas encore trouvé de centre de soins.
Les Rohingyas vivent dans la région de l’Arakane, dans la Birmanie actuelle, depuis plus d’un siècle et des députés de cette ethnie ont été élus au Parlement national au lendemain de l’indépendance du pays en 1948. Mais le coup d’Etat militaire de 1962 change radicalement la donne. Les nationalistes bouddhistes commencent alors à ostraciser cette minorité musulmane parlant un dialecte proche du bengali, jusqu’à l’adoption en 1982 d’une loi sur la citoyenneté, qui ne reconnaît même plus les Rohingyas comme un groupe ethnique birman. Estimés aujourd’hui à plus de 1,1 million de personne, ils se retrouvent alors apatrides dans leur nation d’origine. Les militaires commencent à les chasser de leurs terres de l’extrême nord-ouest de la Birmanie, les envoyant ainsi vers le Bangladesh voisin. De graves attaques ont lieu en 1991-1992, quand environ 250 000 Rohingyas sont contraints de traverser la frontière pour sauver leur vie.
Une partie sera rapatriée, mais plusieurs autres vagues se sont succédé, comme celle d’octobre 2016 qui a jeté plus de 80 000 Rohingyas dans les camps et sur les routes bangladaises. Selon des sources humanitaires, il y avait ainsi déjà 150 000 réfugiés rohingyas avant même l’actuel afflux : un tiers était déjà réparti dans deux camps officiels gérés par l’ONU et le reste dans des bidonvilles situés aux alentours. «La situation d’accueil n’était auparavant pas vraiment vivable, elle est aujourd’hui complètement insoutenable, estime Pavlo Kolovos, responsable de Médecins sans frontières au Bangladesh. De mémoire, nous n’avons jamais vu autant de gens arriver en aussi peu de temps.»

Désespoir

Selon le dernier comptage du Haut Commissariat aux réfugiés réalisé dimanche, pas moins de 294 000 Rohingyas sont entrés au Bangladesh depuis le 25 août, soit la plus grande migration jusqu’à présent. Le nombre de Rohingyas réfugiés dans la région, déjà pauvre et peu couverte par les organisations humanitaires, atteint désormais le demi-million de personnes. Les éléments d’une crise humanitaire majeure sont donc réunis. Les camps administrés par l’ONU étant déjà complètement dépassés, ces nouveaux arrivants squattent chaque mètre de terre disponible.
Le regard exténué, la barbe blanchie sous un visage émacié, Ashi Ullah est posté debout le long de la route goudronnée qui draine le flot de réfugiés et de véhicules qui ne cessent de klaxonner. Autour de lui gravite une nuée d’enfants de tous âges et plusieurs vieilles personnes. Tous sont harassés par ce déplacement forcé. «Nous avons passé deux jours dans la jungle à manger du riz et des feuilles, explique le patriarche de 48 ans. Depuis nous errons pour trouver un endroit où dormir, mais il n’y a plus d’espace libre. Nous n’avons pas de toile pour nous protéger. Et n’avons rien mangé depuis samedi.»
Une vieille dame bossue à ses côtés nous implore de lui donner un biscuit. Ce groupe d’environ 70 personnes d’un village rohingya incendié est arrivé le 7 septembre au Bangladesh. Les plus jeunes courent sur les bords de cet axe routier, le regard à l’affût, les mains tendues vers un éventuel don. Un camion jaune sans sigle s’arrête soudainement près d’eux. A l’intérieur, des personnes commencent à jeter des habits. Des dizaines de réfugiés s’agglutinent. Les cris se font de plus en plus forts. Le désespoir est saisissant. Les plus grands, les plus forts, attrapent les premiers vêtements.
Un peu plus loin, dans une allée située près du marché de Kutupalong, l’association bangladaise Mukhti entame la première distribution de riz depuis deux semaines, fourni par le Progra«Quand est-ce que nous pourrons manger ?» hurle une femme dans la foule. Comme elle, tous serrent dans leur main une carte de rationnement bleue, comme un sésame pour un avenir moins affamé.
mme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU. Les portes ne sont pas encore ouvertes, mais des milliers de personnes attendent dans la boue depuis plus de quatre heures. 
Une autre femme tombe en larmes quand on lui prend ce papier pour écrire dessus. «J’ai perdu mon mari, dit-elle, désespérée, et je meurs de faim.» La foule à bout de nerfs pousse soudainement contre une porte en fer, obligeant les volontaires à prendre des bâtons pour tenter de les intimider. Un calme précaire revient. «Cela fait trois ans que je travaille ici, et je n’ai jamais vu cela. C’est incroyable, lâche un membre de l’association. Je vis au bord de la rivière. Tous les jours, je vois des villages birmans brûler et des milliers de rohingyas arriver.» 

Les premiers réfugiés sortent finalement, chargés de sacs de 25 kg, quantité donnée pour chaque foyer pour quinze jours. Près de 2 500 sacs ont été distribués au cours de la seule journée de samedi. Pour l’instant 16 000 familles sont inscrites au Programme alimentaire mondial, soit l’équivalent de 80 000 personnes sur les quelque 300 000 réfugiés arrivés récemment.

Chaotique

Plus au sud, de nouveaux camps informels naissent un peu partout, sur le bord des routes. Entre deux champs de riz, les réfugiés aplatissent chaque bout de colline pour y installer leur précaire logis construit à partir de bâches, de plastique et de bambous, deux biens vendus en grande quantité par les commerçants bangladais. Ces derniers semblent d’ailleurs être les seuls bénéficiaires de cette crise, même si on ressent en général une forte solidarité de la part de la population locale, au nom de la «fraternité musulmane» : «Ce matin, une femme a voulu me donner ses boucles d’oreilles contre un sac de riz, témoigne un épicier. Je ne les ai pas prises. Je lui ai juste donné un kilo de riz.»
Cette situation chaotique pourrait rapidement se transformer en un désastre sanitaire, notamment à cause du cruel manque d’accès aux sources d’eau potable et aux produits d’hygiène. «L’essentiel de nos patients arrive avec des diarrhées et de la fièvre, explique le docteur Raghunath Karmaker, de l’association Gonoshashtrya Kendra, qui en traite 700 par jour depuis sa petite clinique située au pied du bidonville de plus de 20 000 réfugiés de Balukhali. Et c’est encore pire dans un campement voisin, là où une rivière passe au milieu. Les réfugiés y font leurs besoins alors qu’ils se servent ensuite de cette même eau. Si l’hygiène n’est pas améliorée et si de l’eau potable n’est pas apportée, ils risquent d’attraper le choléra.»
Le manque d’aide humanitaire est criant. C’est en grande partie le résultat de la politique du gouvernement bangladais, qui «a toujours voulu éviter d’être trop généreux avec ces réfugiés, de peur d’en attirer davantage et de ne plus pouvoir les renvoyer»,poursuit le docteur Zafrullah Chowdhury, fondateur de l’association Gonoshashtrya Kendra. Les quelques organisations humanitaires présentes ont toujours eu beaucoup de mal à t«profil bas», témoigne le responsable de l’une d’entre elles. Mais face à cette crise inédite, Dacca est maintenant contraint d’assouplir sa politique.

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Article paru dans Libération le 11 septembre. 

Pour comprendre les origines de cette population rohingya et de ces violences, je vous recommande cet article

Vous pouvez également écouter mon documentaire audio de 20 minutes, diffusé sur RFI, et regarder le diaporama sonore réalisé avec mes photos et sons.