vendredi 19 février 2021

Inde : arrestation de Disha Ravi, cofondatrice de la branche locale de Fridays for Future

Cinq policiers de New Delhi ont traversé le pays et débarqué chez la militante environnementale Disha Ravi, à Bangalore, samedi midi. Pour immédiatement emmener cette écologiste de 21 ans dans la capitale, et la présenter devant un juge. Ce n’est qu’alors que Disha Ravi a compris ce qui lui était reproché : avoir complété et relayé sur Twitter un fichier expliquant comment soutenir les manifestations d’agriculteurs. 

Ce document, que Libération a consulté, explique d’abord pourquoi des centaines de milliers de paysans protestent depuis six mois contre la réforme actuelle de libéralisation de l’agriculture. Puis propose trois actions de soutien : tweeter en utilisant certains mots-dièses, écrire à son député puis organiser des manifestations devant les ambassades indiennes. Des actes anodins, à première vue. 

Mais la police de New Delhi considère que ce document aurait servi à préparer les manifestations violentes d’agriculteurs du 26 janvier, qui ont blessé des centaines de policiers et entraîné la mort d’un manifestant. Plus grave : ce ficher a d’abord été partagé sur Twitter par la jeune militante suédoise Greta Thunberg, à la tête de Fridays for Future (FFF) et des grèves pour le climat. 

Disha Ravi est l’une des fondatrices de la branche indienne de cette organisation et a échangé avec Greta Thunberg à ce propos. Pour la police, il n’y a donc pas de doute : la militante indienne fait partie d’un «complot criminel» visant à «lancer une guerre économique, sociale et culturelle contre l’Inde». Disha Ravi est donc détenue pour «sédition», «complot criminel» et «organisation d’émeutes», et a été placée en garde à vue pour cinq jours minimum. 

Pour ses collègues, tous âgés de moins de 25 ans, ces accusations sont absurdes. «Notre groupe ne cherche pas à ternir l’image du pays, nous voulons au contraire le sauver des ravages causés par le changement climatique, soutient Tamanna, militante de FFF à Pune (ouest de l’Inde), âgée de 23 ans. Et même si nous voulions organiser un complot, nous ne le ferions pas à travers un Google doc, dont les informations de localisation peuvent être retrouvées facilement !» 
 
«Idéologies destructrices» 

Anurag (1), qui a milité avec Disha Ravi, considère que ces accusations sont «politiques et illogiques». Il décrit cette jeune femme comme «l’une des militantes environnementales les plus actives et passionnée du pays». «De jour comme de nuit, Disha ne s’arrêtait jamais, raconte-t-il. Elle s’installait avec une table et une chaise lors des festivals universitaires, et parlait des heures avec les jeunes pour les convaincre que le changement climatique était réel. Son engagement est unique.» 

 Ce militant estime que le gouvernement de Narendra Modi a «peur de cette union entre les écologistes et les paysans. Et qu’il est préoccupé par son image à l’étranger». Or les manifestations des agriculteurs, qui siègent depuis trois mois aux portes de la capitale, impressionnent l’opinion publique internationale. Le 2 février, la célèbre chanteuse Rihanna a ainsi partagé un article de CNN sur le sujet auprès de ses 101 millions d’abonnés sur Twitter. Le lendemain, Greta Thunberg prenait le relais, ce qui a fait paniquer la diplomatie indienne. Le gouvernement nationaliste hindou trouve alors un nouvel angle d’attaque contre ces manifestants : le complot international. Devant le Parlement, le Premier ministre dénigre les «idéologies destructrices de l’étranger» et qualifie les organisateurs de ces manifestations de «parasites». 

 «Les graines de la traîtrise» 

Pour les autorités indiennes, «la différence entre militantisme et sédition devient de plus en ténue», s’inquiète Tamanna. La classe politique d’opposition se révolte contre cette arrestation, et les réseaux sociaux s’enflamment ces derniers jours. L’artiste engagé TM Krishna estime ainsi sur Twitter que «si l’arrestation d’une militante écologiste de 21 ans pour le partage d’un fichier d’information sur les réseaux sociaux n’est pas le signe que nous sommes tombés dans un Etat policier, je ne sais pas ce que c’est». 

 Dans le parti nationaliste (BJP) au pouvoir, on maintient qu’il faut «détruire les graines de la traîtrise». Les preuves apportées par la police semblent pour l’instant minces pour prouver de telles accusations contre Disha Ravi, mais l’objectif semble davantage de décrédibiliser le mouvement de paysans et de faire taire la critique. La loi contre la sédition, passible de la prison à vie, est une arme redoutable car elle rend difficile toute remise en liberté sous caution et permet de galvaniser les électeurs nationalistes hindous contre de prétendus «traîtres à la nation». 

Ces dernières semaines, ces accusations ont été portées contre tout ce qui peut ressembler à une opposition organisée : un humoriste célèbre, des journalistes de premier plan et un député fédéral d’opposition. La persécution est permanente, la dissension périlleuse. 

 (1) Nom d’emprunt.

Article publié dans Libération le 15 février 2021

vendredi 12 février 2021

Covid et pollution : «A New Delhi, nous faisons face à une double pandémie»

 

Dans la capitale indienne, désignée en 2015 par l’OMS comme la ville la plus polluée du monde, le coronavirus circule d’autant plus facilement que l’atmosphère est saturée en particules fines. Et fait des ravages sur une population à la santé déjà fragilisée.
Retrouvez également ce reportage sous format audio ici
par Sébastien Farcis, Correspondant à New Delhi
publié le 27 janvier 2021 à 18h56

New Delhi, le 14 janvier. Il est 10 heures du matin. Le jour s’est bien levé, mais le soleil est invisible. Il reste voilé derrière un épais nuage gris, qui ne vole pas seulement la lumière aux 20 millions d’habitants de la capitale mais ravage également leurs poumons. Car dans cette brume est emprisonné un poison : une pollution atmosphérique, avec un taux de particules fines intolérable. Les relevés, ce matin-là, indiquent que la concentration dépasse les 500 microgrammes par mètre cube, soit 20 fois les niveaux maximums recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur vingt-quatre heures. New Delhi honore son statut de capitale la plus polluée du monde. Ses résidents se sont habitués à ces hivers gris et toxiques, mais leurs poumons, eux, ont été fragilisés par tant de pollution, et se retrouvent aujourd’hui plus vulnérables face au Covid-19. Depuis le début de la pandémie, le pays dénombre 10 millions de contaminations et 153 000 morts du coronavirus.

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Jai Dhar Gupta est conscient des dangers de cette pollution. Il y a sept ans, ce quadragénaire aisé, alors en bonne santé, manque de mourir étouffé après une course de 10 km dans les rues de New Delhi. «C'est comme si l'air avait disparu d'un coup de mes poumons», se souvient-il. Il part en urgence à l'hôpital, où les médecins lui trouvent une tâche aux poumons et découvrent qu'il a perdu 40 % de ses capacités respiratoires. Courir est un sport dangereux quand il est pratiqué à New Delhi. Depuis, Jai Dhar Gupta vit «dans une bulle» : «J'ai les meilleurs systèmes de filtration de particules fines dans ma voiture, dans ma maison et au bureau, et pendant l'heure ou deux où je ne suis pas en intérieur, je porte ces masques dernier cri, qui utilisent de la nanotechnologie.» Des masques fins qu'il a développés avec sa propre société, Nirvana Being, et qui filtrent 96 % des particules de 0,1 micron. Malgré toutes ces protections, le risque est monté d'un cran à cause de la pandémie de coronavirus : «Je souffre déjà de bronchite asthmatiforme chronique, donc le Covid est très dangereux et je dois m'isoler encore plus. Pour moi, c'est clairement une double peine.»

Fléaux combinés

Ce danger de la pollution cumulée au Covid a été prouvé et mesuré ces derniers mois par plusieurs études, en Chine, en Italie et aux Etats-Unis. Cette dernière, menée par l’université Harvard et publiée en novembre, a prouvé que chaque microgramme supplémentaire par mètre cube de la teneur atmosphérique en PM2,5 (particules dont le diamètre est inférieur à 2,5 micromètres) correspondait à une hausse de quelque 11 % du taux de mortalité du Covid-19. En Inde, l’Association médicale indienne a estimé que 13 % des cas de coronavirus à New Delhi étaient liés à la pollution de l’air.

Dans son service, le docteur Arvind Kumar constate tous les jours ce lien entre les deux fléaux. Ce pneumologue est directeur du centre de chirurgie du thorax à l'hôpital public Ganga-Ram de New Delhi - qui accueille des patients Covid - et administrateur de la Lung Care Foundation (fondation pour le soin des poumons). Dès qu'il y a un pic de pollution, il voit les cas de Covid augmenter et les patients affluer. Fin novembre, par exemple, alors que les fumées des feux agricoles des régions voisines venaient asphyxier les résidents de la capitale, son service a été débordé. «La pollution fait gonfler les tissus de notre trachée et de nos poumons. Ils vont donc s'infecter plus rapidement et contracter plus facilement le coronavirus, explique le docteur Kumar. Mais surtout, le coronavirus se mélange aux particules fines de pollution, qui le transportent ainsi plus profondément dans l'organisme. C'est pourquoi les résidents des zones polluées peuvent ingérer de plus grandes doses de virus que les autres, et cela fait augmenter le nombre de cas de Covid.»

La pollution, une «tueuse lente et indirecte»

La mortalité, elle, est également plus élevée dans ces régions polluées, car les résidents de ces zones sont déjà affaiblis. «La pollution qu'ils respirent toute l'année endommage leurs poumons, leur cœur, leur cerveau, et fait aussi augmenter leur tension artérielle, leur diabète et leurs risques de crise cardiaque. Ce sont des facteurs de comorbidité et ces personnes vont donc mourir plus rapidement du Covid. Nous faisons face ici à une double pandémie, dont les effets combinés sont dévastateurs», conclut ce pneumologue.

En 2015, l’OMS a désigné New Delhi ville la plus polluée du monde, dans une liste de 1 600 métropoles. Cela a choqué l’opinion publique indienne, mais en dehors du docteur Kumar, très peu de médecins parlent encore publiquement des liens entre la pollution et les maladies chroniques. Et donc la prise de conscience des risques est faible, tout comme les moyens mis en place pour lutter contre cette intoxication.

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«La pollution tue chaque année plus de personnes que le Covid, mais n'a toujours pas reçu 1 % de l'attention dont le Covid bénéficie depuis ces neuf derniers mois, déplore-t-il. Je pense que c'est parce que le coronavirus entraîne une mort visible et directe, alors que la pollution détériore votre santé à petit feu. Vous mourez en plusieurs années, d'une maladie qui a été générée par la pollution, mais la pollution n'est jamais inscrite comme la cause du décès. C'est une tueuse lente et indirecte, et c'est pour cela qu'elle n'est pas combattue comme elle le devrait.» C'est aussi un coriace ennemi à combattre, car les sources de cette pollution sont très diverses et changent en fonction des saisons. Quatre principaux facteurs sont constants : les véhicules, les industries, les centrales thermiques et l'incinération de déchets.

Prenons les transports. New Delhi compte plus de 10 millions de véhicules, soit davantage que les deux autres plus grandes villes indiennes réunies… et ce chiffre croît de 11 % par an ! La capitale compte pourtant le meilleur réseau de métro du pays, mais il a été créé trop tard, et les stations sont trop espacées. «A cause de l'incompétence de l'administration en charge des autobus, ainsi que des lobbys pétrolier et automobile, la voiture est devenue la gouverneure de la ville», déplore Roshan Shankar, conseiller du gouvernement de New Delhi. Pour réduire leurs émissions, le gouvernement fédéral oblige depuis le 1er avril les raffineurs à passer directement de la norme de carburant Euro 4 à Euro 6, qui impose un taux d'émission de particules plus bas.

Les déchets entraînent également une importante pollution : l’organique pourrit dans de monumentales décharges à ciel ouvert, qui émettent du méthane. Et comme ces espaces ne sont pas bien aérés, ces ordures prennent parfois feu, ce qui libère encore plus de gaz toxiques.

Le gouvernement de New Delhi a tout de même pris quelques mesures : il a fermé il y a deux ans la dernière centrale à charbon de la ville et décidé de ne plus acheter d’énergie «sale». Il fait la promotion du solaire depuis six ans et lance des projets d’installation de panneaux sur les toits, dans les bidonvilles entre autres. Il s’est aussi donné l’an dernier un objectif ambitieux : que 25 % des nouveaux véhicules de la ville soient électriques d’ici à 2024. Il propose pour cela des incitations fiscales à l’achat, bénéficiant également aux deux-roues, qui représentent les deux tiers des véhicules de la capitale et dont les moteurs polluent énormément. Soixante et onze stations de recharge étaient déjà ouvertes en octobre, mais à trois ans de l’échéance, on ne croise encore quasiment aucun véhicule électrique sur les routes.

«Ces efforts ont au moins permis d'inverser la courbe de pollution, reconnaît Anumita Roy Chowdhury, directrice des recherches au Centre for Science and Environment. La concentration en particules fines a baissé en moyenne de 15 % à 20 % sur les trois dernières années, mais c'est loin d'être assez.» En effet, les niveaux absolus demeurent plus de dix fois supérieurs aux limites recommandées par l'OMS. L'air est donc toujours très toxique, presque tous les jours de l'année.

Organisation kafkaïenne

Les défis restent donc énormes, surtout pour une ville en pleine croissance démographique et économique, qui pourrait quasiment doubler sa population en trente ans pour devenir, selon les projections de l’université d’Ontario Tech, la deuxième mégalopole la plus peuplée du monde en 2050 (après Bombay), avec 36 millions d’habitants. Les réformes sont d’autant plus laborieuses que New Delhi a un statut particulier et unique : c’est un territoire de l’Union fédérale avec un dirigeant élu, mais en tant que capitale fédérale, l’essentiel des administrations dépendent du gouvernement central, dirigé par l’opposition. La répartition du travail est kafkaïenne : neuf agences fédérales et régionales s’occupent par exemple de la voirie ! Quand aménager un passage piéton devient un enfer, on comprend pourquoi l’Inde n’arrive pas à régler ce problème aussi rapidement qu’une Chine organisée et autoritaire.

New Delhi n’est malheureusement pas la seule métropole indienne à être frappée par ce fléau de la pollution : le nouveau classement de l’OMS de 2018, plus étendu grâce à l’installation de nouveaux instruments de mesures, révèle que douze des quinze villes les plus polluées du monde se trouvent dans cette région enclavée et peu venteuse du nord de l’Inde, où vivent plus de 500 millions de personnes. Ce sont autant de personnes qui continuent cette année à souffrir des effets combinés de la pollution et du coronavirus.

Article publié dans Libération le 27 janvier 2021


mercredi 10 février 2021

En Inde, le long mouvement de protestation des agriculteurs s'envenime

 

La dernière manifestation de masse de ces paysans qui protestent pacifiquement depuis des mois contre des réformes gouvernementales a dégénéré, faisant un mort, plus de 300 blessés, et retournant l'opinion publique contre eux.
par Sébastien Farcis, Correspondant à New Delhi
publié le 29 janvier 2021 à 16h48

Ce mardi, les chars militaires défilent en ordre rangé, les soldats en impeccables rangs serrés. C’est à première vue une journée de la République, fête nationale, ordinaire à New Delhi. Mais tout bascule vite quand, à 8 heures du matin, une horde d’agriculteurs s’invite à la fête.

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Cela fait deux mois que des dizaines de milliers d'entre eux campent dans le froid hivernal à la frontière de la capitale, interdits d'entrer pour manifester. Ils ont installé des camps gigantesques, qui s'étendent à perte de vue, dorment sous des tentes ou dans des remorques, comme une armée qui tient un siège. Une armée pacifique, toutefois, qui cherche à démontrer au gouvernement sa détermination. Ils ne veulent pas piller, mais forcer le retrait de trois lois adoptées par le Parlement en septembre, qui libéralisent la production et le commerce agricole et pourraient, disent-ils, les rendre «esclaves des grandes sociétés agroalimentaires»«Mes revenus ont déjà été divisés par deux en six ans», lance un planteur de canne à sucre. «Ça va être encore pire, s'énerve un autre, car ce gouvernement vend maintenant l'agriculture aux entreprises. Nous allons le renverser et faire la révolution.»

Marée de tracteurs

En ce jour de fête nationale, leur manifestation est d’abord autorisée par la police. Mais rien ne se passe selon les termes de leur accord. Les premiers agriculteurs s’élancent du nord-ouest de la ville quatre heures avant l’heure autorisée, alors que le défilé militaire bat encore son plein. Une marée de tracteurs multicolores descend les avenues, drapeaux indien et syndicaux au vent, musique paysanne hurlante. Et au lieu de ressortir rapidement de la ville selon l’itinéraire accordé, les manifestants défoncent les barrages de police à coups de tracteurs et filent vers le cœur de la capitale.

La journée festive prend alors un tournant dramatique. La police, mobilisée par le défilé militaire, est dépassée. Les agriculteurs, enragés par un profond sentiment d’injustice et usés par des mois de négociations infructueuses, se révoltent. Les plus jeunes et radicaux foncent en tracteur dans la foule, sèment la panique dans les rues, puis s’emparent du Fort rouge, symbole de la République, où ils font flotter le drapeau sikh, la communauté religieuse majoritaire chez ces paysans. Le bilan est lourd : plus de 300 policiers blessés et un manifestant tué par le renversement de son tracteur.

Une crédibilité qui sombre

Les dirigeants syndicaux dénoncent l’infiltration d’extrémistes qui auraient été guidés par les autorités pour faire dérailler le mouvement. Mais face à cette anarchie, la crédibilité de ce mouvement, jusqu’à présent populaire et pacifique, a sombré. Les dirigeants syndicaux, qui tenaient avant tête aux ministres lors des négociations, sont accusés nommément par la police de violences et de complot criminel. Le gouvernement reprend donc l’ascendant et devrait utiliser cet avantage pour réprimer cette contestation d’une main de fer. Il remporte cette manche, ce qui devrait garantir le maintien de sa réforme libérale de l’agriculture.

Article publié dans Libération le 29 janvier 2021

lundi 8 février 2021

En Inde, un lent retour à une vie normale et l'espoir d'une immunité collective


La vie reprend peu à peu ses droits en Inde, alors que des études sérologiques semblent démontrer qu'une immunité collective pourrait avoir été atteinte à New Delhi, mais aussi dans le reste du pays, où, relativement, les cas d'infection au Covid-19 ne cessent de baisser.


Plus d’un habitant de New Delhi sur deux aurait été en contact récent avec le Covid-19 et aurait ainsi développé des anticorps qui le protégeraient contre une infection grave. Ce sont les résultats préliminaires de la cinquième enquête sérologique, menée par le gouvernement régional, et qui porte sur 28 840 échantillons prélevés sur des habitants de toute la capitale – la plus large étude du genre à New Delhi jusqu’à présent. Les résultats définitifs seront publiés dans les jours qui viennent, mais la moyenne de contamination est déjà estimée à plus de 50 %, avec un district à près de 60 %.

New Delhi, qui compte environ 20 millions d’habitants, pourrait ainsi devenir l’une des premières villes au monde à atteindre officiellement le seuil d’immunité collective contre le Covid-19. Le niveau pour y arriver dépend de chaque maladie (il est de 80 % pour la polio et de 95 % pour la rougeole, mais il n’est pas encore connu pour ce coronavirus), et il est généralement atteint grâce à la vaccination. Dans le cas présent, ce n’est pas le cas, puisque celle-ci n’a commencé que le 16 janvier en Inde et uniquement pour les professionnels de santé.

Population plus jeune qu’en Occident

«Ces chiffres semblent raisonnables, estime Ritu Priya, docteure et professeure de santé publique à l'université Jawaharlal-Nehru, à New Delhi. Et cela nous offre l'espoir d'atteindre l'immunité collective sans être vaccinés.»

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C’est une très bonne nouvelle pour la capitale du deuxième pays le plus fortement touché par cette pandémie, en données absolues : plus de 10 millions d’Indiens ont été testés positifs au nouveau coronavirus, et 154 000 en sont décédés.

Cette étude ne concerne pour l'instant que New Delhi, mais des situations similaires pourraient se concrétiser dans plusieurs autres grandes mégalopoles indiennes, où la densité de population est très élevée et où le virus a dû se propager à la même vitesse. Dans le bidonville de Dharavi, à Bombay, qui compte environ un million de personnes résidant les unes sur les autres, une autre étude sérologique avait trouvé des anticorps du Covid-19 chez 57 % des habitants testés. C'était en juin dernier. Depuis, l'immunité collective pourrait avoir été atteinte dans ce quartier, puisque le nombre de cas détectés y a chuté drastiquement, jusqu'à tomber à zéro pour quelques jours à la fin décembre. Cela est arrivé sans causer d'hécatombe dans ces zones surpeuplées, ce qui serait possible en partie parce qu'en moyenne la population indienne est bien plus jeune qu'en Occident. «Surtout nous sommes régulièrement exposés à un environnement qui n'est pas aussi sain, donc nous avons probablement une meilleure immunité», explique la Dr Ritu Priya.

Une baisse constante des contaminations

La propagation de cette immunité collective à toute l’Inde pourrait expliquer la récente baisse constante des contaminations : le pays a enregistré 89 900 nouveaux cas la semaine dernière (12 800 par jour en moyenne), soit 6 % de moins que la précédente, et le résultat le plus bas depuis le mois de juin 2020. C’est également la première fois depuis le mois de mai que le pays, qui compte 1,3 milliard d’habitants, comptabilise moins de 1 000 décès du Covid-19 par semaine, enregistrés officiellement. Plus d’une centaine de cas du nouveau variant anglais ont été détectés, mais cela n’a pas entrainé de nouveau pic de contamination. Du reste, la circulation du virus est particulièrement localisée : 68 % des nouveaux cas et 52 % des décès sont enregistrés dans les deux Etats du Kérala et du Maharashtra (où se trouve Bombay), alors qu’aucune nouvelle contamination n’a été identifiée dans un cinquième des districts du pays entre le 20 et 27 janvier.

La vie reprend donc doucement ses droits en Inde. Les restaurants, marchés et vols intérieurs sont à nouveau bondés et les embouteillages de retour en force. Les dernières restrictions au commerce commencent aussi à être levées par le gouvernement fédéral. Depuis ce lundi, les cinémas peuvent vendre tous leurs sièges, contre la moitié jusqu'à présent, et les piscines ont rouvert au public. Restent les écoles, qui demeuraient fermées dans la plupart des Etats indiens, en dehors des dernières classes de lycée, autant à cause de la réticence des parents que des autorités. Depuis ce lundi, l'école britannique de New Delhi, privée, autorise les petits à revenir, pour ceux qui veulent. «J'étais à moitié à l'aise, confie Jacob Singh, qui a renvoyé lundi sa fille de 10 ans à l'école, pour la première fois depuis mars. Mais la direction fait très attention, les enfants doivent porter leur masque tout le temps, et il semble qu'on a bientôt atteint l'immunité collective, se rassure ce parent. Surtout, cela vaut la peine de prendre le risque, car ma fille a besoin de socialiser à nouveau. Elle ne peut pas passer sa jeunesse à parler devant un écran !»

Article publié dans Libération le 1er février 2021

mercredi 27 janvier 2021

Contre les musulmans, les hindouistes préfèrent la haine à l’amour

Monsieur Owaish et Madame Tikaram se sont rencontrés sur les bancs du lycée et leur amitié s’est rapidement transformée en passion amoureuse, poussant les deux amants à prendre le large pendant quelques jours, l’année dernière, loin de leur famille. Cependant, le père de la jeune fille a désapprouvé leur union et l’a rapidement mariée à un autre homme.

La flamme du jeune Ahmed Owaish ne s’est pas éteinte pour autant et il a continué à courtiser l’élue de son cœur. Mal lui en a pris, car depuis quelques jours, l’amour entre ce musulman et cette hindoue est périlleux dans son Etat de l’Uttar Pradesh (nord) : le gouvernement de l’Etat le plus peuplé du pays, dirigé par le moine nationaliste hindou radical Yogi Adityanath, a adopté samedi 28 novembre un décret qui punit de dix ans de prison maximum toute personne qui cherche à en convertir une autre par le biais du mariage.

Fondre le cœur des femmes

Ahmed Owaish est ainsi devenu le premier à être accusé de ce crime, après la plainte déposée par le père de madame Tikaram. Et il a été envoyé en détention provisoire. Pour les hindouistes indiens, la persistance des musulmans comme lui à vouloir épouser des hindoues constitue un risque culturel et existentiel, car elle s’inscrirait dans un plan plus large de conversion de toutes les jeunes hindoues – une volonté d’islamiser l’Inde en faisant fondre le cœur des femmes, qu’ils ont nommé le «jihad de l’amour».

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Cette crainte ressemble toutefois à une théorie du complot : l’agence nationale antiterroriste, qui a enquêté sur de telles accusations, n’a pu trouver de signe d’une telle mission jihadiste. Le BJP du Premier ministre, Narendra Modi, a reconnu devant le Parlement n’avoir aucune donnée sur de tels actes, mais continue à accuser les hommes musulmans de «voler nos femmes». Signe d’une mentalité patriarcale des hindouistes, qui craignent que leurs filles s’émancipent et choisissent leur mari contre la volonté de leurs parents.

Les unions entre hindous et musulmans sont pourtant extrêmement rares, du fait de la grande défiance entre les deux communautés. Certaines hindoues, généralement plus éduquées, osent toutefois prendre ce risque, par amour. Et les tribunaux, saisis pas leurs parents, ont reconnu, à chaque fois, leur droit de choisir leur mari, même s’il est musulman.

Bans et cibles

Ces femmes ne sont pas obligées de se convertir pour le faire, mais le mariage religieux est bien plus facile qu’une union civile interreligieuse, qui oblige la publication des bans pendant un mois, ce qui transforme ces futurs époux en cible potentielle des hindous radicaux.

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Ces couples réclament la simplification de cette procédure civile pour éviter de se convertir, mais les hindouistes semblent plutôt vouloir politiser ces mariages pour diaboliser les hommes musulmans, et continuer à les présenter comme les ennemis de l’intérieur aux yeux de leurs électeurs hindous. Deux autres Etats dirigés par les nationalistes hindous du BJP ont prévu de passer des lois similaires. Ce qui leur offrira, comme en Uttar Pradesh, un nouvel outil pour harceler les jeunes couples interreligieux et rendre impossible l’amour entre hindoues et musulmans.


Article publié dans Libération le 4 décembre 2020

samedi 23 janvier 2021

Covid-19: en Inde, la vaccination en petite forme

Les autorités, qui entendent vacciner 300 millions de personnes en six mois, font face à la méfiance de certains y compris parmi le personnel médical, alors que le vaccin local a été validé dans l'urgence. 

La jeune Vandana sort de l’énorme campus du centre hospitalier universitaire de New Delhi (AIIMS), badge accroché au cou et téléphone à la main, dans l’attente d’un taxi. Cette assistante de recherche en médecine travaille à côté du centre Covid de cet hôpital et fait donc partie des premières personnes à pouvoir être vaccinées en Inde.

Elle se passerait toutefois de cette faveur. «Je ne suis pas sûre de vouloir être vaccinée, dit-elle. Nous n’avons pas assez de données sur les essais cliniques.» Son collègue laborantin Deepak a une mine aussi dubitative, mais il a une bonne parade : «J’ai eu le Covid en novembre, et j’ai encore assez d’anti-corps, donc je n’ai pas besoin de me faire vacciner avant quelques mois.»

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Leur prudence est compréhensible : comme AIIMS, tous les hôpitaux publics fédéraux de la capitale utilisent uniquement le Covaxin, le vaccin développé en Inde par le laboratoire national Bharat Biotech, en partenariat avec le Conseil indien de recherche médicale. Il a été approuvé le 3 janvier en urgence, alors que la phase 3 des essais cliniques, censés déterminer son efficacité, n’était pas terminée. La participation s’en ressent : à New Delhi, moins de la moitié des professionnels appelés se sont fait vacciner, ce qui peut aussi s’expliquer par des problèmes logistiques, mais les autorités sont inquiètes.

10 millions de cas, 152 000 décès

En nombre absolu, l’Inde est le deuxième pays (après les Etats-Unis) le plus touché par le Covid-19, avec plus de 10 millions de cas et 152 000 décès. Les autorités ont lancé le 16 janvier la plus grande campagne de vaccination du monde contre la pandémie, pour toute sa population de plus de 1,35 milliard de personnes. La Chine est plus peuplée mais n’a pas encore annoncé vouloir vacciner tout le monde.

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C’est également la campagne la plus rapide et intense : l’Inde aimerait inoculer 300 millions de résidents dans les six premiers mois, soit près de deux millions de personnes par jour en rythme de croisière. Les premiers vaccinés seront logiquement les dix millions de travailleurs de santé.

Ce sont sont aussi les plus éduquées aux procédures médicales et ils l’ont fait savoir : dès le premier jour, l’association des médecins résidents de l’hôpital public Ram Manohar Lohia, à New Delhi, ont publié une lettre affirmant qu’ils étaient «un peu inquiets du manque de données sur les essais cliniques […] et qu’ (ils) demand (aient) à recevoir l’autre vaccin Covishield». Une prise de position rare et risquée pour des fonctionnaires, surtout concernant une campagne aussi politique.

«Plus de transparence»

Le Covishield, développé par le laboratoire suédo-britannique AstraZeneca et l’université d’Oxford, est le deuxième vaccin déployé en Inde en ce début de campagne, mais il est surtout distribué dans les hôpitaux privés. Ses essais cliniques ont été menés jusqu’au bout à l’étranger, démontrant une efficacité de 70%, mais là aussi, il a été approuvé, en Inde, avant la fin des tests d’efficacité spécifiques sur sa population.

Pour rajouter à l’angoisse, le gouvernement n’a pas publié les données scientifiques des essais déjà menés dans le pays. «Ces procédures d’autorisation sont traditionnellement opaques en Inde, mais on s’attendait à plus de transparence pour ces vaccins contre le Covid, afin de rassurer la population, analyse Amar Jesani, rédacteur en chef du Journal of Medical Ethics. Il semble que l’autorisation a été donnée au Covaxin seulement car c’est un vaccin indien. Pour des raisons politiques, donc, et non scientifiques. Et cela peut ressembler à ce qu’ont fait les Russes et les Chinois», qui ont déployé leur vaccin dès la fin de la phase 2.

Indemnisations

Le gouvernement cherche maintenant à désamorcer les craintes. Il a créé dans les hôpitaux des espaces ludiques où les médecins vaccinés peuvent se prendre en photos pour inciter leurs collègues à suivre leur exemple. «Je suis fier d’avoir reçu ce vaccin indien et ne ressens aucun effet secondaire», clame Dhavan Dwivedi, un infirmier de 35 ans d’AIIMS qui vient de recevoir une dose du Covaxin et prévoit de motiver ses collègues.

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Le ministre de la Santé, le docteur Harsh Vardhan, réitère à Libération que les deux vaccins «ont fait l’objet d’un nombre suffisant d’examens scientifiques» et qu’ils sont tous deux «sûrs, efficaces et qu’ils entraînent une réponse immunogénique suffisante».

Bharat Biotech promet d’indemniser les personnes qui souffriraient d’effets secondaires graves. 454 000 personnes ont été vaccinées en Inde jusqu’à mardi soir, dont 580 (0,0012%) ont eu des réactions sévères requérant hospitalisation. Deux personnes vaccinées sont mortes, pour des raisons qui ne seraient pas liées au vaccin, selon le gouvernement. Les cas de Covid-19, quant à eux, sont parmi les plus bas depuis huit mois, avec environ 12 000 supplémentaires par jour.


Cet article a été publié par Libération le 22 janvier 2021

lundi 10 août 2020

Un an après la perte de son autonomie, le Cachemire forcé à souffrir en silence

La scène ne dure que quelques secondes. Nous sommes le 30 juillet 2019 et Saifuddin Soz, l’un des dirigeants du parti du Congrès au Cachemire et ancien ministre fédéral, passe la tête au-dessus du mur d’enceinte de sa maison de Srinagar, la capitale régionale. L’air hagard, il lance aux quelques journalistes situés de l’autre côté : «Je n’ai pas le droit de sortir de ma maison, je ne peux pas rendre visite à ma fille, je suis prisonnier…» Il n’a pas le temps de finir sa phrase qu’un garde surgit et l’attrape violemment, avec l’aide d’un militaire. Puis des cris : «Laissez-moi tranquille, ne me touchez pas !», s'exclame l'homme politique de 82 ans.

Cette scène illustre la répression de l’opposition en cours depuis un an dans la seule région à majorité musulmane de l’Inde. Le 5 août 2019, le gouvernement fédéral annonce l’abrogation unilatérale et par décret présidentiel de l’autonomie de la région du Jammu-et-Cachemire (J&K), sans prévenir ni consulter les élus locaux ou les habitants, mettant fin à un statut constitutionnel qui durait depuis un demi-siècle. Cela entraîne la dissolution de l’Etat du J&K, remplacé par un Territoire de l’Union, administré par New Delhi à travers un gouverneur qu’il nomme, et appuyé par une assemblée élue aux pouvoirs limités.

Des milliers d'arrestations

Pour prévenir toute réaction violente dans cette région secouée depuis trente ans par une rébellion indépendantiste armée, New Delhi impose du jour au lendemain des restrictions extrêmement sévères : toutes les lignes téléphoniques sont coupées pendant vingt jours, les communications mobiles pendant deux mois et demi et des milliers de militants et dirigeants politiques appartenant à tous les partis d’opposition, sont arrêtées de manière «préventive» – 8 000 de manière formelle, selon nos sources. Leur opposition, présumée ou confirmée, à la révocation de ce statut pouvait en effet, selon New Delhi, constituer des troubles à l’ordre public.

Infographie : carte du Cachemire indien

Un an après, ce statut d’exception perdure dans cette vallée du Cachemire. «Plus de 1 000 personnes sont encore officiellement détenues», affirme Khurram Parvez, coordinateur de la Coalition de la société civile du Jammu et Cachemire (JKCCS). Parmi ces personnes, on trouve Mehbooba Mufti, la cheffe du gouvernement sortant, qui dirigeait jusqu’en juin 2018 la coalition avec le parti nationaliste hindou du BJP (Bharatiya Janta Party, au pouvoir à New Delhi). Elle est arrêtée sous le coup de la loi de «sécurité publique», qui permet une détention administrative et sans l’approbation d’un juge, pendant deux ans maximum, des personnes qui «peuvent agir contre la sécurité de l’Etat».

Démocratie paralysée

En plus de ces arrestations officielles, on en compte des dizaines d’autres non enregistrées, comme celle de l’ancien ministre fédéral Saifuddin Soz, dont le seul tort serait d’être en désaccord avec l’abrogation de l’autonomie de sa région. «Le gouvernement n’arrête plus ceux qui s’opposent à l’Inde [les indépendantistes, ndlr] mais les opposants au BJP et à son projet idéologique. Cela viole leur droit à avoir une opinion, et c’est donc illégal», soutient Khurram Parvez. Cette répression a décapité toute l’élite politique locale qui était en faveur du dialogue avec New Delhi, empêchant ainsi l’élection d’une nouvelle assemblée représentative. «En temps normal, un habitant peut avoir recours à son député quand il estime souffrir d’une injustice, explique Ajai Sahni, directeur de l'Institut de gestion des conflits (Institute for conflict management), à New Delhi. Maintenant, ce processus démocratique n’existe plus. Il ne reste que deux options aux Cachemiriens : se taire ou prendre les armes.»

Le gouvernement affirme avoir abrogé l’autonomie du Cachemire pour écarter les dynasties politiques corrompues et apporter aux habitants «la paix et le développement vécu dans le reste de l’Inde». Selon l’armée, les affrontements avec les militants ont baissé depuis six mois – ce qui suit une tendance observée auparavant – mais les habitants, eux, souffrent toujours des restrictions : la lenteur de l’internet, récemment rétabli en 3G seulement, empêche les jeunes d’étudier normalement et les commerces de prospérer, par exemple. «Si c’était pour notre bien, pourquoi ils ne nous ont pas demandé notre avis ? Si c’était pour le développement, pourquoi devoir réprimer toute opposition ? enrage Mariyeh Mushtaq, une jeune chercheuse de Srinagar. Le gouvernement est juste en train d’essayer de soumettre le peuple du Cachemire par la force.»


Article paru dans le Libération du 6 août 2020