mercredi 27 janvier 2021

Contre les musulmans, les hindouistes préfèrent la haine à l’amour

Monsieur Owaish et Madame Tikaram se sont rencontrés sur les bancs du lycée et leur amitié s’est rapidement transformée en passion amoureuse, poussant les deux amants à prendre le large pendant quelques jours, l’année dernière, loin de leur famille. Cependant, le père de la jeune fille a désapprouvé leur union et l’a rapidement mariée à un autre homme.

La flamme du jeune Ahmed Owaish ne s’est pas éteinte pour autant et il a continué à courtiser l’élue de son cœur. Mal lui en a pris, car depuis quelques jours, l’amour entre ce musulman et cette hindoue est périlleux dans son Etat de l’Uttar Pradesh (nord) : le gouvernement de l’Etat le plus peuplé du pays, dirigé par le moine nationaliste hindou radical Yogi Adityanath, a adopté samedi 28 novembre un décret qui punit de dix ans de prison maximum toute personne qui cherche à en convertir une autre par le biais du mariage.

Fondre le cœur des femmes

Ahmed Owaish est ainsi devenu le premier à être accusé de ce crime, après la plainte déposée par le père de madame Tikaram. Et il a été envoyé en détention provisoire. Pour les hindouistes indiens, la persistance des musulmans comme lui à vouloir épouser des hindoues constitue un risque culturel et existentiel, car elle s’inscrirait dans un plan plus large de conversion de toutes les jeunes hindoues – une volonté d’islamiser l’Inde en faisant fondre le cœur des femmes, qu’ils ont nommé le «jihad de l’amour».

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Cette crainte ressemble toutefois à une théorie du complot : l’agence nationale antiterroriste, qui a enquêté sur de telles accusations, n’a pu trouver de signe d’une telle mission jihadiste. Le BJP du Premier ministre, Narendra Modi, a reconnu devant le Parlement n’avoir aucune donnée sur de tels actes, mais continue à accuser les hommes musulmans de «voler nos femmes». Signe d’une mentalité patriarcale des hindouistes, qui craignent que leurs filles s’émancipent et choisissent leur mari contre la volonté de leurs parents.

Les unions entre hindous et musulmans sont pourtant extrêmement rares, du fait de la grande défiance entre les deux communautés. Certaines hindoues, généralement plus éduquées, osent toutefois prendre ce risque, par amour. Et les tribunaux, saisis pas leurs parents, ont reconnu, à chaque fois, leur droit de choisir leur mari, même s’il est musulman.

Bans et cibles

Ces femmes ne sont pas obligées de se convertir pour le faire, mais le mariage religieux est bien plus facile qu’une union civile interreligieuse, qui oblige la publication des bans pendant un mois, ce qui transforme ces futurs époux en cible potentielle des hindous radicaux.

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Ces couples réclament la simplification de cette procédure civile pour éviter de se convertir, mais les hindouistes semblent plutôt vouloir politiser ces mariages pour diaboliser les hommes musulmans, et continuer à les présenter comme les ennemis de l’intérieur aux yeux de leurs électeurs hindous. Deux autres Etats dirigés par les nationalistes hindous du BJP ont prévu de passer des lois similaires. Ce qui leur offrira, comme en Uttar Pradesh, un nouvel outil pour harceler les jeunes couples interreligieux et rendre impossible l’amour entre hindoues et musulmans.


Article publié dans Libération le 4 décembre 2020

samedi 23 janvier 2021

Covid-19: en Inde, la vaccination en petite forme

Les autorités, qui entendent vacciner 300 millions de personnes en six mois, font face à la méfiance de certains y compris parmi le personnel médical, alors que le vaccin local a été validé dans l'urgence. 

La jeune Vandana sort de l’énorme campus du centre hospitalier universitaire de New Delhi (AIIMS), badge accroché au cou et téléphone à la main, dans l’attente d’un taxi. Cette assistante de recherche en médecine travaille à côté du centre Covid de cet hôpital et fait donc partie des premières personnes à pouvoir être vaccinées en Inde.

Elle se passerait toutefois de cette faveur. «Je ne suis pas sûre de vouloir être vaccinée, dit-elle. Nous n’avons pas assez de données sur les essais cliniques.» Son collègue laborantin Deepak a une mine aussi dubitative, mais il a une bonne parade : «J’ai eu le Covid en novembre, et j’ai encore assez d’anti-corps, donc je n’ai pas besoin de me faire vacciner avant quelques mois.»

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Leur prudence est compréhensible : comme AIIMS, tous les hôpitaux publics fédéraux de la capitale utilisent uniquement le Covaxin, le vaccin développé en Inde par le laboratoire national Bharat Biotech, en partenariat avec le Conseil indien de recherche médicale. Il a été approuvé le 3 janvier en urgence, alors que la phase 3 des essais cliniques, censés déterminer son efficacité, n’était pas terminée. La participation s’en ressent : à New Delhi, moins de la moitié des professionnels appelés se sont fait vacciner, ce qui peut aussi s’expliquer par des problèmes logistiques, mais les autorités sont inquiètes.

10 millions de cas, 152 000 décès

En nombre absolu, l’Inde est le deuxième pays (après les Etats-Unis) le plus touché par le Covid-19, avec plus de 10 millions de cas et 152 000 décès. Les autorités ont lancé le 16 janvier la plus grande campagne de vaccination du monde contre la pandémie, pour toute sa population de plus de 1,35 milliard de personnes. La Chine est plus peuplée mais n’a pas encore annoncé vouloir vacciner tout le monde.

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C’est également la campagne la plus rapide et intense : l’Inde aimerait inoculer 300 millions de résidents dans les six premiers mois, soit près de deux millions de personnes par jour en rythme de croisière. Les premiers vaccinés seront logiquement les dix millions de travailleurs de santé.

Ce sont sont aussi les plus éduquées aux procédures médicales et ils l’ont fait savoir : dès le premier jour, l’association des médecins résidents de l’hôpital public Ram Manohar Lohia, à New Delhi, ont publié une lettre affirmant qu’ils étaient «un peu inquiets du manque de données sur les essais cliniques […] et qu’ (ils) demand (aient) à recevoir l’autre vaccin Covishield». Une prise de position rare et risquée pour des fonctionnaires, surtout concernant une campagne aussi politique.

«Plus de transparence»

Le Covishield, développé par le laboratoire suédo-britannique AstraZeneca et l’université d’Oxford, est le deuxième vaccin déployé en Inde en ce début de campagne, mais il est surtout distribué dans les hôpitaux privés. Ses essais cliniques ont été menés jusqu’au bout à l’étranger, démontrant une efficacité de 70%, mais là aussi, il a été approuvé, en Inde, avant la fin des tests d’efficacité spécifiques sur sa population.

Pour rajouter à l’angoisse, le gouvernement n’a pas publié les données scientifiques des essais déjà menés dans le pays. «Ces procédures d’autorisation sont traditionnellement opaques en Inde, mais on s’attendait à plus de transparence pour ces vaccins contre le Covid, afin de rassurer la population, analyse Amar Jesani, rédacteur en chef du Journal of Medical Ethics. Il semble que l’autorisation a été donnée au Covaxin seulement car c’est un vaccin indien. Pour des raisons politiques, donc, et non scientifiques. Et cela peut ressembler à ce qu’ont fait les Russes et les Chinois», qui ont déployé leur vaccin dès la fin de la phase 2.

Indemnisations

Le gouvernement cherche maintenant à désamorcer les craintes. Il a créé dans les hôpitaux des espaces ludiques où les médecins vaccinés peuvent se prendre en photos pour inciter leurs collègues à suivre leur exemple. «Je suis fier d’avoir reçu ce vaccin indien et ne ressens aucun effet secondaire», clame Dhavan Dwivedi, un infirmier de 35 ans d’AIIMS qui vient de recevoir une dose du Covaxin et prévoit de motiver ses collègues.

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Le ministre de la Santé, le docteur Harsh Vardhan, réitère à Libération que les deux vaccins «ont fait l’objet d’un nombre suffisant d’examens scientifiques» et qu’ils sont tous deux «sûrs, efficaces et qu’ils entraînent une réponse immunogénique suffisante».

Bharat Biotech promet d’indemniser les personnes qui souffriraient d’effets secondaires graves. 454 000 personnes ont été vaccinées en Inde jusqu’à mardi soir, dont 580 (0,0012%) ont eu des réactions sévères requérant hospitalisation. Deux personnes vaccinées sont mortes, pour des raisons qui ne seraient pas liées au vaccin, selon le gouvernement. Les cas de Covid-19, quant à eux, sont parmi les plus bas depuis huit mois, avec environ 12 000 supplémentaires par jour.


Cet article a été publié par Libération le 22 janvier 2021

lundi 10 août 2020

Un an après la perte de son autonomie, le Cachemire forcé à souffrir en silence

La scène ne dure que quelques secondes. Nous sommes le 30 juillet 2019 et Saifuddin Soz, l’un des dirigeants du parti du Congrès au Cachemire et ancien ministre fédéral, passe la tête au-dessus du mur d’enceinte de sa maison de Srinagar, la capitale régionale. L’air hagard, il lance aux quelques journalistes situés de l’autre côté : «Je n’ai pas le droit de sortir de ma maison, je ne peux pas rendre visite à ma fille, je suis prisonnier…» Il n’a pas le temps de finir sa phrase qu’un garde surgit et l’attrape violemment, avec l’aide d’un militaire. Puis des cris : «Laissez-moi tranquille, ne me touchez pas !», s'exclame l'homme politique de 82 ans.

Cette scène illustre la répression de l’opposition en cours depuis un an dans la seule région à majorité musulmane de l’Inde. Le 5 août 2019, le gouvernement fédéral annonce l’abrogation unilatérale et par décret présidentiel de l’autonomie de la région du Jammu-et-Cachemire (J&K), sans prévenir ni consulter les élus locaux ou les habitants, mettant fin à un statut constitutionnel qui durait depuis un demi-siècle. Cela entraîne la dissolution de l’Etat du J&K, remplacé par un Territoire de l’Union, administré par New Delhi à travers un gouverneur qu’il nomme, et appuyé par une assemblée élue aux pouvoirs limités.

Des milliers d'arrestations

Pour prévenir toute réaction violente dans cette région secouée depuis trente ans par une rébellion indépendantiste armée, New Delhi impose du jour au lendemain des restrictions extrêmement sévères : toutes les lignes téléphoniques sont coupées pendant vingt jours, les communications mobiles pendant deux mois et demi et des milliers de militants et dirigeants politiques appartenant à tous les partis d’opposition, sont arrêtées de manière «préventive» – 8 000 de manière formelle, selon nos sources. Leur opposition, présumée ou confirmée, à la révocation de ce statut pouvait en effet, selon New Delhi, constituer des troubles à l’ordre public.

Infographie : carte du Cachemire indien

Un an après, ce statut d’exception perdure dans cette vallée du Cachemire. «Plus de 1 000 personnes sont encore officiellement détenues», affirme Khurram Parvez, coordinateur de la Coalition de la société civile du Jammu et Cachemire (JKCCS). Parmi ces personnes, on trouve Mehbooba Mufti, la cheffe du gouvernement sortant, qui dirigeait jusqu’en juin 2018 la coalition avec le parti nationaliste hindou du BJP (Bharatiya Janta Party, au pouvoir à New Delhi). Elle est arrêtée sous le coup de la loi de «sécurité publique», qui permet une détention administrative et sans l’approbation d’un juge, pendant deux ans maximum, des personnes qui «peuvent agir contre la sécurité de l’Etat».

Démocratie paralysée

En plus de ces arrestations officielles, on en compte des dizaines d’autres non enregistrées, comme celle de l’ancien ministre fédéral Saifuddin Soz, dont le seul tort serait d’être en désaccord avec l’abrogation de l’autonomie de sa région. «Le gouvernement n’arrête plus ceux qui s’opposent à l’Inde [les indépendantistes, ndlr] mais les opposants au BJP et à son projet idéologique. Cela viole leur droit à avoir une opinion, et c’est donc illégal», soutient Khurram Parvez. Cette répression a décapité toute l’élite politique locale qui était en faveur du dialogue avec New Delhi, empêchant ainsi l’élection d’une nouvelle assemblée représentative. «En temps normal, un habitant peut avoir recours à son député quand il estime souffrir d’une injustice, explique Ajai Sahni, directeur de l'Institut de gestion des conflits (Institute for conflict management), à New Delhi. Maintenant, ce processus démocratique n’existe plus. Il ne reste que deux options aux Cachemiriens : se taire ou prendre les armes.»

Le gouvernement affirme avoir abrogé l’autonomie du Cachemire pour écarter les dynasties politiques corrompues et apporter aux habitants «la paix et le développement vécu dans le reste de l’Inde». Selon l’armée, les affrontements avec les militants ont baissé depuis six mois – ce qui suit une tendance observée auparavant – mais les habitants, eux, souffrent toujours des restrictions : la lenteur de l’internet, récemment rétabli en 3G seulement, empêche les jeunes d’étudier normalement et les commerces de prospérer, par exemple. «Si c’était pour notre bien, pourquoi ils ne nous ont pas demandé notre avis ? Si c’était pour le développement, pourquoi devoir réprimer toute opposition ? enrage Mariyeh Mushtaq, une jeune chercheuse de Srinagar. Le gouvernement est juste en train d’essayer de soumettre le peuple du Cachemire par la force.»


Article paru dans le Libération du 6 août 2020

jeudi 6 août 2020

En Inde, le gouvernement veut sacrifier l'environnement au profit des affaires

Vendredi, 14 heures. Une vingtaine de personnes arrivent discrètement, à vélo ou en triporteur, devant le ministère de l’Environnement, à New Delhi. Masqués et silencieux, ils se déploient, à deux mètres de distance les uns des autres, et brandissent des pancartes multicolores aux lettres écrites en capitale, avec un message : «Retirez l’EIA 2020», initiales en anglais pour «étude d’impact environnemental».

Cette procédure administrative, qui permet d’évaluer le coût écologique de la construction d’une route ou d’une usine, doit être profondément allégée par le gouvernement indien, qui a publié fin mars son projet, ouvert à suggestions jusqu’au 10 août. Les environnementalistes sont effrayés par cette tentative de dilution d’une procédure essentielle, mais la révolte est sourde : «La protestation est forte sur les réseaux sociaux, soutient Chittranjan Dubey, militant qui coordonne cette manifestation éclair. Mais beaucoup ont peur de sortir à cause de la pandémie, et la police ne nous autorise pas à manifester.»

Il n’empêche, c’est le quatrième vendredi consécutif que ce groupe d’irréductibles, tolérés par les agents du fait de leur petit nombre, se rassemble avec leurs pancartes devant le ministère. Ils se filment et se photographient, en espérant motiver les troupes confinées.

Déforestations et singes

La mobilisation est d’autant plus ardue que le texte de 83 pages de cette réforme est extrêmement technique. Le gouvernement affirme vouloir rendre ce processus d’approbation environnementale plus transparent et standardisé, mais l’une des principales préoccupations des spécialistes est que cette réforme en exempte les petites et moyennes usines de ciment ou de produits pétroliers par exemple, les petits projets hydroélectriques et les élargissements de routes nationales, autoroutes ou périphériques, ainsi que tous les ouvrages dits «stratégiques», terme gravement flou.

«Ces entreprises n’auront pas à réaliser de consultation publique, s’alarme le professeur T.V. Ramachandra, chercheur au centre pour les sciences écologiques à l’Institut des sciences de Bangalore, et ancien membre d’un comité régional d’inspection de ces projets. Ces élargissements de route peuvent détruire un écosystème vital. Or les consultations permettent aux fonctionnaires de comprendre cela, car ils y entendent les avis d’experts.»

De telles déforestations vont augmenter les contacts non-désirés entre les hommes et les animaux sauvages, ce qui peut faire émerger de nouvelles maladies, estime ce biologiste. «Dans l’Etat du Karnataka, entre 100 et 200 personnes meurent déjà chaque année de la fièvre du singe, car les singes se rapprochent des habitations et transfèrent leurs tics aux hommes. Le prix que nous allons payer pour ces exploitations de l’environnement sera donc bien plus important que celui du Covid-19 !»

«Copier le modèle chinois»

Prakash Javadekar, le ministre de l’Environnement, assure à Libération qu’il cherche à assurer «le développement durable de l’Inde : une croissance qui respecte l’environnement». Tout en rappelant que «les pays européens et les Etats-Unis ont bâti leur prospérité sur les émissions de carbone, alors que l’Inde n’est responsable que de 3% des émissions passées, qui entraînent le changement climatique». Il soutient qu’il prendra en compte les «centaines de milliers de réactions à la réforme», avant de la passer par décret – donc sans passage par le Parlement.

Le gouvernement de Narendra Modi, Premier ministre venu du Goujarat, la région la plus libérale et industrialisée du pays, a surtout une obsession : faciliter les affaires. Et il soutient que ces études d’impact environnemental les ralentissent.

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Cet argument ne tient cependant pas, selon Ritwick Dutta, avocat spécialisé des questions écologiques : «L’année dernière, le gouvernement indien a rejeté moins de 0,1% des projets présentés, et ceux-ci sont approuvés en deux ou trois réunions. Je pense que le gouvernement cherche un bouc émissaire et l’environnement est la proie la plus facile.» Cet avocat craint que la réduction des consultations publiques ne restreigne l’information concernant ces projets d’infrastructures. «L’Inde est en train de copier le modèle chinois, où le gouvernement dirige de manière opaque et avec comme objectif principal le soutien des industries.»

Depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir en 2014, l’Inde a gagné 79 places dans le classement de la Banque mondiale sur la facilité de faire des affaires (de 142 à 63). Mais dans le même temps, le pays a chuté de 13 places dans l’index sur la performance environnementale, pour terminer 168e sur 180 – l’un des pires pays dans le domaine. 


Article paru dans Libération du 29 juillet 2020

lundi 20 juillet 2020

Vaccin : l’Inde veut aller plus vite que le Covid

Le 3 juin, une entreprise indienne peu connue du grand public a entamé un processus qui pourrait bientôt délivrer le monde : elle a commencé la production d’un vaccin potentiel contre le Covid-19. Celui-ci, appelé AZD1222, est développé par des chercheurs de l’université anglaise d’Oxford, en partenariat avec le laboratoire britannique AstraZeneca.
Les essais cliniques ne devraient se conclure que dans plusieurs mois, mais cette société indienne, Serum Institute of India (SII), a décidé de commencer dès à présent la production : «Nous devons prendre ce risque en ces temps de crise, sinon nous prendrons un an de retard et cela serait dramatique», confie à Libération le PDG de l’entreprise, Adar Poonawalla. SII est en train d’affiner le processus et produira quelques milliers de doses tests pendant les prochaines semaines, qui ne seront pas vendues. Et espère produire «50 millions de doses par mois à partir d’août ou septembre». Puis un milliard par an si le vaccin est efficace.
Serum Institute of India a les moyens de ses ambitions : cette discrète entreprise familiale quinquagénaire, basée à Pune, près de Bombay (sud-ouest), est la plus grande productrice de vaccins au monde, en volume, avec 1,5 milliard de doses par an, soit environ un vaccin sur deux vendus sur la planète. Et cette société a décidé d’attaquer le nouveau coronavirus sur plusieurs fronts : en plus de l’accord avec l’université d’Oxford, SII s’est alliée avec l’entreprise pharmaceutique américaine Codagenix. Cette dernière va développer un vaccin contre le Covid-19 et SII investira dans les essais cliniques, la production et la distribution.

La pharmacie du monde

L’entreprise indienne a également un accord avec l’autrichienne Themis Bioscience pour la recherche d’un autre vaccin qui utiliserait le virus de la rougeole comme vecteur pour injecter une protéine de Covid-19, un processus qui pourrait prendre deux ans. Enfin, SII a développé une version améliorée du vaccin du BCG, dont il est l’un des plus grands producteurs mondiaux, et mène des essais cliniques en Inde et en Allemagne pour savoir si, comme certains scientifiques l’évoquent, celui-ci permet de renforcer l’immunité et d’aider à réduire la mortalité du Covid-19. «Nous aurons les résultats de ces tests d’ici le mois d’août», affirme Adar Poonawalla. Cette formule n’empêcherait pas les infections, prévient-il, mais offrirait «une protection bon marché, à un dollar la dose».
Pendant cette crise sanitaire, l’Inde émerge plus que jamais comme la pharmacie du monde. Le secteur pèse 35 milliards d’euros, dont la moitié grâce aux exportations. Le pays est déjà le premier producteur de l’essentiel des vaccins et des médicaments génériques, comme l’hydroxychloroquine (HCQ). L’Inde a montré son importance stratégique en avril dernier en fournissant les doses de HCQ réclamées en urgence par les Etats-Unis. Cet antipaludéen était alors perçu comme un remède au Covid-19 - ce qui a été contredit par les résultats de trois grands essais cliniques, publiés début juin. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a ensuite arrêté ses recherches sur ce médicament.
L’urgence sanitaire a également réveillé les autorités indiennes, qui décuplent leurs efforts. «Cela fait soixante-dix-huit jours que je travaille sans arrêt, week-ends compris, confie Hemant Koshia, directeur de l’Autorité de régulation de l’alimentation et des médicaments (FDA) dans l’Etat du Goujarat (nord-ouest), région industrielle où est généré un tiers des revenus du secteur. En quatre-vingts jours, nous avons par exemple attribué 79 licences pour des masques et des gels hydroalcooliques.» Cette crise permet également une meilleure coordination avec les autorités fédérales, qui «ont envoyé des protocoles de soins contre le Covid-19 le dimanche à 23 heures», se souvient ce fonctionnaire régional. «Avant, New Delhi était fermé le week-end et il était difficile de trouver quelqu’un après 18 heures en semaine.»

Un accès équitable ?

Cette célérité administrative permet d’espérer avoir un vaccin bien plus tôt que prévu, assure Adar Poonawalla. «Les autorisations qui nous demandaient deux ou trois ans d’attente sont obtenues en deux ou trois jours.» Il reste à savoir qui recevra les premières doses d’un potentiel vaccin fabriqué en Inde. Pour le vaccin d’AstraZeneca, Serum Institute of India s’est engagé à fournir l’Inde et les pays du Gavi, alliance internationale qui fournit les Etats les plus pauvres. Le laboratoire britannique a également promis de fournir 333 millions de doses aux Etats-Unis et 400 millions de doses à prix coûtant d’ici à la fin de l’année aux Etats européens, mais cette production devrait être réalisée dans d’autres pays. Les ONG appellent l’OMS à intervenir pour assurer un accès équitable, pour tous les pays, au futur vaccin contre le nouveau coronavirus, au lieu d’un accaparement par les plus offrants.
S’il est produit en Inde, ce vaccin sera en tout cas plus abordable. «Les sociétés comme le Serum Institute of India produisent de grandes quantités de doses, sur lesquelles elles font moins de profits, explique Kate Elder, conseillère sur la politique de vaccins chez Médecins sans frontières. Alors que les multinationales vendent de plus petites quantités avec une plus grande marge et vendent les vaccins plus chers.» Quel que soit le pays de fabrication, MSF demande à toutes ces entreprises «une plus grande transparence pour obtenir les meilleurs prix de vaccins». 

Article publié dans Libération, le 28 juin 

lundi 13 juillet 2020

Coronavirus : à New Delhi, inquiétude et désarroi face à la pénurie de lits

La voix de Bhupesh Gupta se déchire quand il raconte le périple mortel de son frère Kamal. Celui-ci, âgé de 41 ans, était diabétique et commençait à souffrir d’insuffisances respiratoires. Bhupesh l’emmène donc dans un premier hôpital privé, BL Kapur, à l’ouest de New Delhi, où on lui fait une radio du torse et on lui donne des médicaments vers 19 heures. «Kamal se sentait encore très faible. Mais à minuit, ils nous disent qu’ils ne peuvent pas l’hospitaliser car ils n’ont pas assez de lits», raconte-t-il. Cette phrase reviendra ensuite comme une rengaine dramatique, car la famille Gupta fera le tour de cinq autres hôpitaux privés et publics de la capitale indienne, pendant deux jours, et affrontera à chaque fois le même mur.
«Les quatre premiers nous ont refusés directement, nous disant qu’ils n’avaient pas de lit, raconte Bhupesh. Au sixième hôpital, son niveau de sucre était à 57, ce qui est très bas, et il respirait mal, mais ils l’ont quand même laissé dans l’ambulance pendant des heures et ont refusé de l’hospitaliser. Quel hôpital peut faire cela ?» Son frère Kamal décède finalement à l’entrée de Lok Nayak Jai Prakash (LNJP), le plus grand hôpital de New Delhi dédié au traitement du Covid-19. Mais l’ironie est que, malgré ses difficultés respiratoires, «personne ne l’a testé pour le coronavirus», s’insurge Bhupesh, en ravalant un sanglot.
Ce cas semble être encore une exception dramatique, mais pourrait bientôt devenir la norme : le Covid-19 se propage en effet à une vitesse alarmante dans les grandes villes indiennes et les infrastructures hospitalières de New Delhi sont en train d’être submergées. L’Inde a enregistré 330 000 cas depuis le 1er février pour 9 500 décès, soit le 4e pays le plus touché du monde, derrière la Russie, avec 11 000 nouveaux cas par jour (soit une augmentation quotidienne de cas d’environ 3%). Lundi, l’Etat indien du Tamil Nadu, dans le sud du pays, a ordonné le reconfinement de l’agglomération de Chennai. Cette mesure, qui concerne environ 15 millions de personnes, marque le premier pas en arrière majeur dans le déconfinement du pays, entamé début juin.

Moins de 10 000 lits

A elle seule, la capitale indienne New Delhi compte 41 000 cas, soit 12% des infections, et maintenant que les frontières régionales sont ouvertes, les autorités de la capitale s’attendent à une explosion : les infections devraient plus que doubler en deux semaines pour dépasser les 100 000 cas d’ici à la fin du mois, et 550 000 d’ici à la fin juillet. Or pour l’instant, la ville ne compte que 9 828 lits dédiés au traitement du Covid-19.
Le gouvernement régional a déjà réquisitionné des hôtels de luxe mais pense aller bien plus loin : d’abord, grâce à une collaboration exceptionnelle avec le gouvernement fédéral, ennemi politique qui lui a toujours mis des bâtons dans les roues, il va pouvoir convertir 500 wagons de train pour y accueillir 8 000 lits. 11 229 autres lits seront déployés dans 77 grandes salles de mariage, 4 628 lits dans 40 hôtels et 2 500 dans le plus grand centre d’exposition de la capitale. En tout, le gouvernement régional espère quasiment quadrupler le nombre de lits Covid disponibles dans les semaines à venir, ce qui serait juste assez pour tenir jusqu’au 15 juillet.
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Et cela ne pourrait régler qu’une partie du problème. Car ces refus arrivent alors qu’officiellement, les centres de soins ne sont pas pleins : dans l’hôpital LNJP, seulement 40% des 2 000 lits sont occupés, selon Ritu Saxena, la responsable de la coordination Covid de l’hôpital, avec un rythme de remplissage de 100 lits supplémentaires par jour. «Nous avons surtout besoin de plus de personnel, reconnaît-elle, car habituellement, les familles des patients sont présentes pour s’occuper de leurs besoins quotidiens, mais maintenant on ne peut pas les accepter, donc nous devons nous occuper de tout. Pour l’instant la situation est sous contrôle, mais cela peut vite changer si des milliers arrivent chaque jour, comme certains l’évoquent.»

«Je veux qu’il sorte»

L’esplanade devant le bâtiment principal de cet hôpital est relativement vide, par rapport à la période prépandémie, ces centres publics de soins accueillant habituellement une foule de patients. Ce lundi, une file d’une vingtaine de personnes s’allonge devant une tente. Ce sont les proches des patients. Sandeep Kumar vient déposer de la nourriture pour son père de 58 ans, arrivé le 7 juin avec de grandes difficultés respiratoires. «Ils l’ont testé en arrivant, et le résultat a été rendu au bout de sept jours, témoigne cet homme corpulent, le cou et la bouche recouverts d’un épais tissu rouge et blanc. Maintenant, ils lui ont donné de l’oxygène et s’occupent bien de lui.»
Cette lenteur dans le dépistage enrage beaucoup de proches. «Cela fait dix jours que mon mari a été hospitalisé et on n’a toujours pas les résultats, affirme Sumita Sompal, devant la grille de l’hôpital. Il avait la dengue mais ils suspectaient aussi le Covid. Maintenant il est enfermé dans cet hôpital et il me dit qu’il voit des cadavres de patients abandonnés. Je veux qu’il sorte, car s’il n’a pas le coronavirus, il va l’attraper !»

«Sauvez Delhi !»

La difficulté du dépistage est l’un des points faibles de New Delhi. Le magasin de Pramod Gupta, dans le sud de la ville, a fermé pendant trois semaines car un des travailleurs, également membre de sa famille, a été infecté. «Selon la réglementation, je devais me faire tester, témoigne cet épicier. Et j’ai essayé de le faire dans plusieurs hôpitaux privés. Dans l’un d’entre eux, ils ne donnaient que 40 coupons de dépistage par jour, il fallait se les arracher ! J’ai donc abandonné et rouvert mon magasin.» Seulement 5 218 patients ont été testés chaque jour depuis le 1er juin à New Delhi, et 25% ont été déclarés positifs – un taux extrêmement élevé qui prouve que le virus est mal dépisté. Le gouvernement prévoit de tripler ce rythme dans une semaine.
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En attendant, les corbillards ne cessent d’arriver dans le crématorium hindou de Nigambodh Ghat, au nord de la capitale. Le nombre de cadavres reçus chaque jour a augmenté de 50% ces dernières semaines et cela offre parfois des visions d’horreur aux familles endeuillées. «Ils ont empilé dix corps dans une ambulance, les uns sur les autres», témoigne Nidhi Gupta, horrifiée. L’un des corps était celui de sa mère, morte la veille à l’hôpital LNJP, en attendant le résultat de son test de Covid-19. «C’est inhumain, on traite les humains de façon pire que des animaux ! Maintenant, nous ne demandons qu’une chose au gouvernement : sauvez Delhi !» lâche cette jeune femme, avant de repartir dans un long et inconsolable sanglot.

Article publié dans Libération du 15 juin