vendredi 22 mai 2020

Contre le coronavirus, des innovations Made in India

Il y a environ deux semaines, quand le Covid-19 commence à menacer tous les Etats indiens, les médecins sonnent l’alarme : les hôpitaux n’ont pas assez de respirateurs artificiels pour faire face à la crise à venir. Le gouffre est même gigantesque : l’Inde en compterait environ 40 000 unités, l’essentiel déjà utilisé pour des patients en état critique, alors que le pays d’1,3 milliard d’habitants en aurait besoin de 4 à 20 fois plus pour les futurs malades du coronavirus, suivant l’ampleur de la contagion. Or il est très difficile d’en acheter autant en si peu de temps et, surtout, la majorité des respirateurs sont importés de pays qui en ont également besoin.
C’est à ce moment qu’une équipe d’ingénieurs du Kerala (sud), l’un des Etats les plus infectés, décide d’agir. Leur objectif : créer un respirateur ambulatoire automatique à masque, pour les transports de patients en ambulance ou ceux qui n’ont pas accès aux respirateurs avec tube. Il faut qu’il soit bon marché et que toutes les pièces soient disponibles en Inde. «Nous avons repris des plans publiés en 2010 par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) et les avons simplifiés au maximum», explique Tom Thomas, directeur du projet au sein de la Kerala Start-up Mission, l’incubateur public de Cochin, qui a accueilli les cinq ingénieurs, âgés de 27 ans en moyenne. Le brainstorming commence alors que l’Inde est placée en confinement et une partie de l’équipe dort sur place. Le prototype du «Respiratory Apparatus» est fabriqué en une semaine : «Le moteur compliqué du MIT a été remplacé par celui qui active les essuie-glaces de voiture et que l’on peut trouver dans n’importe quel garage», poursuit Tom Thomas, qui estime que chaque unité devrait coûter 7 000 roupies (84 euros), soit bien moins cher que les Ambu Bag, des insufflateurs manuels, importés.

En grande demande

L’équipe ne compte pas faire de bénéfice sur leurs ventes et a déjà publié tous les plans en ligne. Les dix premières unités seront fabriquées lundi, avant d’être testées en hôpital et un millier pourraient être produits par semaine. Mais ce n’est pas encore le moment de se réjouir. «Nous sentons que nous avons une énorme responsabilité sur les épaules», explique ce chef de projet de 31 ans.
La relocalisation de la production de respirateurs a déjà commencé depuis un an et demi pour la petite société Agva Healthcare, fondée par un ingénieur et un chirurgien neurologue. «Selon l’OMS, 2 millions d’Indiens meurent chaque année à cause du manque de respirateurs, affirme Deepak Agrawal, docteur du All India Institute of Medical Sciences (AIIMS) de New Delhi. Et les hôpitaux n’en ont pas car ils sont inabordables.» Le duo a donc remplacé des pièces en métal par d’autres en plastique moulé, éliminé les instruments superflus et condensé le logiciel dans une tablette fonctionnant sur Android. Résultat : 70% des pièces sont indiennes et leur respirateur avec intubateur de 3 kg coûte 150 000 roupies (1 800 euros), soit dix fois moins que ceux importés par Philips ou General Electric. La société avait déjà vendu mille unités quand le coronavirus s’est abattu sur l’Inde, et leur machine est depuis en grande demande. Ils l’ont alors rapidement améliorée, ajoutant par exemple un générateur d’ions négatifs pour éliminer les bactéries, et ont reçu ces derniers jours une commande de 25 000 unités, dont 15 000 pour le gouvernement.

«C’est le moment d’agir»

Quelque 10 000 respirateurs vont être fabriqués dans une usine de la plus importante marque automobile indienne, Maruti-Suzuki. «Ils sont experts dans la construction de châssis de voiture, ils vont donc faire le châssis de notre respirateur, explique le Dr Agrawal. Et ils vont beaucoup nous aider à nous approvisionner en matières premières, ce qui est très compliqué aujourd’hui.» Agva espère pouvoir ainsi produire 10 000 respirateurs d’ici à la fin du mois et 20 000 autres en mai. L’objectif est d’en fabriquer 100 000 dans les six prochains mois, ce qui ferait d’Agva le plus grand producteur indien de respirateurs. «Nous n’avions pas anticipé une telle demande, mais c’est le moment d’agir. Et je me sens fier de pouvoir ainsi servir mon pays et mes concitoyens», conclut le docteur Agrawal.
Cependant, l’Inde a été infectée plus tard que l’Europe et la crise n’en est donc qu’à ses débuts. Le pays compte plus de 6 500 cas actifs et 229 morts du Covid-19. L’ampleur de la contagion est du reste sous-estimée car le nombre de tests rapporte à la population est 24 fois moins important qu’en France – une lacune que le gouvernement est en train de corriger en introduisant ces jours des tests rapides de grande ampleur. Le confinement total de trois semaines, qui devait se terminer le 14 avril, devrait quant à lui être prolongé. 

Article paru dans Libération du 10 avril

vendredi 15 mai 2020

Narendra Modi et la mise en scène du confinement

En ces temps incertains, le Premier ministre indien a voulu s'assurer qu'il garder le contrôle sur sa population par des artifices ingénieux.  


«Namaskar !» Nous sommes le 19 mars, l’Inde compte 200 cas confirmés de Covid-19 pour quatre décès, et Narendra Modi apparaît, solennel, sur tous les écrans de télévision du pays. Les mains jointes devant sa barbe blanche bien taillée, le Premier ministre est venu demander aux Indiens de respecter un «Janata curfew», comme il l’appelle : un confinement populaire et volontaire d’une seule journée, pour le dimanche suivant. Et surtout, le Premier ministre invite les Indiens à faire du bruit, à 5 heures de l’après-midi, pendant cinq minutes, depuis leurs balcons ou terrasses, en l’honneur des médecins et autres policiers restés au front.
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Et, le jour intimé, les Indiens s’exécutent : munis de casseroles ou de conques religieuses, des millions sortent sur leurs balcons pour faire résonner leur enthousiasme et obédience à l’unisson. Certains, zélés, dépassent même les instructions et descendent dans la rue, se rassemblent en groupes pour mener des mini-processions bruyantes. Ci-gît la précieuse distance sociale. Baissez le rideau.

Marketing et croyances ancestrales

Ainsi s’est déroulé l’acte I de la mise en scène du confinement, par Narendra Modi. Car le Premier ministre indien est un communicant hors pair, un professionnel de l’évènementiel politique à l’ère du numérique. Et après le son, il va offrir la lumière. Deux semaines après ce premier discours, alors que les Indiens, amateurs des grandes foules, ont déjà goûté à près de dix jours d’un cruel isolement, Narendra Modi annonce l’acte II du confinement : le 3 avril, la population est cette fois priée d’allumer des bougies, pendant neuf minutes, à 9 heures du soir. Encore une fois, la proposition semble sortie d’un manuel de marketing, facile à retenir grâce à ce chiffre qui se répète. Et pas n’importe quel chiffre : le 9 est l’un des plus propices pour les hindous et il est surexploité à cette occasion, car ce discours a été diffusé à 9 heures du matin, après neuf jours de confinement, et demande aux Indiens d’agir le 5 avril (5/4) !
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Le message a également une résonance culturelle, voire religieuse : l’illumination de bougies fait référence à la fête hindoue de Diwali, célébration des lumières qui a lieu en automne et dont l’objectif symbolique est de lutter contre l’arrivée des ténèbres de l’hiver. Narendra Modi convoque donc avec brio les croyances ancestrales des Indiens et la religiosité profonde de ce peuple. Cela permet déjà de mettre du baume au cœur à cette population si sociale, qui peut ainsi «se rassembler» à distance pendant quelques instants dans de mêmes gestes. Mais le Premier ministre est surtout un homme politique obsédé par le contrôle vertical de ses administrés et ainsi, au lieu de laisser se développer des gestes de solidarité naturelle comme en Italie ou en France, il vient dicter ces moments de spontanéité. Pour montrer qu’il reste aux commandes et se présenter, plus que jamais, comme le père bienveillant et omniscient du peuple indien.

Article paru dans Libération du 17 avril

vendredi 8 mai 2020

Les musulmans confinés avec leurs ennemis

Victimes fin février d'attaques perpétrées par des fondamentalistes hindous, des musulmans du nord-est de Delhi vivent reclus dans des logements dévastés.
Ils attendent la fin du confinement pour fuir. Une ONG leur vient en aide.

Le petit appartement de la famille Jahan porte encore les séquelles du saccage mené par les hindouistes, le 26 février. Le réfrigérateur gît en morceaux, les vêtements brûlés sont à terre et le petit coffre-fort reste maintenant ouvert en permanence, la porte défoncée. Or à cause du coronavirus, ces six résidents musulmans doivent vivre confinés dans cette scène de crime, entourés d’une communauté d’hindous qu’ils jugent complices. «Ils ont volé tous nos bijoux, ont tout cassé, déchiré les livres d’université de mon frère et jeté de l’acide sur notre gazinière, montre Ashina, l’une des filles de la famille. Comment voulez-vous que l’on vive en paix ici ?»
Dehors, cette ruelle numéro 14 du quartier populaire de Shiv Vihar, dans le nord-est de New Delhi, vit au rythme étonnamment calme du confinement. Quelques habitants sont adossés au mur, un masque sur le visage. Des adolescents ont quitté leurs maisons trop étroites pour passer leurs nerfs sur le Player Unknown Battleground, ou PUBG, un jeu de combat multijoueur sur mobile auquel la jeunesse indienne est accro. Mais il y a un peu plus d’un mois, c’est dans ces rues que se déroulaient ces scènes de guerre : le pays vivait déchiré par l’adoption, en décembre, de la loi sur la citoyenneté, qui facilite la naturalisation d’immigrés illégaux venant de pays voisins mais exclut les musulmans.
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A la mi-février, les manifestations pacifiques gagnent ce quartier, qui compte une très importante proportion de musulmans. C’est alors que des milliers d’hindouistes, encouragés par des dirigeants du parti nationaliste hindou au pouvoir, le BJP, y descendent avec rage, armés d’armes à feu, de barres de fer et de bâtons, pour «empêcher la propagation» de cette contestation populaire. Entre le 25 et 27 février, ils pillent, brûlent les commerces musulmans et sèment la terreur, sans que la police, débordée ou complice, ne puisse les arrêter. Des musulmans armés répliquent mais ne peuvent empêcher le massacre.

Poison de la défiance

La famille Jahan, qui a fui pendant quelques jours après l’attaque, a juste le temps de retrouver son appartement saccagé que le confinement débute, le 25 mars. Et les enferme, psychologiquement autant que physiquement. «Nous n’avons plus rien, donc nous dormons sur la terrasse. Mais nos voisins ont laissé entrer les assaillants par cette terrasse, donc nous n’arrivons plus à dormir, continue Gulshan, la belle-sœur d’Ashina. S’ils l’ont fait une fois, ils peuvent le refaire. La majorité des habitants du quartier sont hindous, et nous n’avons plus confiance en personne.» 
Avant ces attaques, qui auraient été menées par des hindouistes venant de l’extérieur, hindous et musulmans vivaient en paix, soutient la jeune femme. Mais aujourd’hui, le poison de la défiance a pénétré les esprits des riverains et empêche Gulshan d’aller faire la queue à la soupe populaire de quartier, organisée par le gouvernement régional. «Ils continuent à faire des remarques dans la rue et nous accusent de propager le virus. Je ne sais pas si je serai en sûreté dans ces longues files d’attente.»
Leurs voisins sont les seuls autres musulmans de la rue et leur modeste maison a également été mise à sac. Iltaf Khan, ouvrier au chômage technique, affirme manquer de tout, mais refuse d’aller à la distribution de nourriture. «Les autorités ne nous ont pas défendus quand nous avons été attaqués, donc je ne veux rien leur devoir», confie-t-il.
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«Comme des morts-vivants»

Leur survie dépend donc des dons alimentaires d’une association, Foundation for Poverty Alleviation (FPA), qui soutient 6200 familles du nord-est de New Delhi depuis le début du confinement. «Nous utilisons trois scooters où nous chargeons des paquets de farine, de riz et de lentilles et nous pouvons ainsi ravitailler trente familles par voyage», explique Zeeshan Ahmed, un entrepreneur devenu coordinateur bénévole. Méticuleux, Il nous montre un cahier où sont répertoriés les détails de chaque bénéficiaire. Ce jeune homme, masque jaune fluo trop grand sur la bouche, est conscient des risques de contagion que comporte cette mission, mais «ma priorité est que ces personnes ne meurent pas de faim, affirme-t-il. Même si je dois tomber malade en faisant cela.»
Iltaf Khan, lui, est sorti sur le pas de sa porte. Il porte un masque sur la bouche, mais se soucie peu du coronavirus. «Nous avons vécu l’enfer, lâche-t-il, la voix brouillée par un sanglot. Nous sommes comme des morts-vivants aujourd’hui. Donc le virus, oui, il est là. Mais ce n’est pas lui qui nous fait peur.»
La première chose que les deux familles musulmanes feront à la fin du confinement, c’est tenter de vendre leurs maisons pour partir loin de ce quartier. En attendant, ils restent confinés avec leurs ennemis intimes.


Article paru dans le Libération du 20 avril
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Pour venir en aide à ces victimes, vous pouvez soutenir le travail du collectif Umeed et de la Foundation for Poverty Alleviation, ici 

jeudi 16 janvier 2020

New Delhi : Airpocalypse Now

Ce jour-là, le soleil ne s’est pas levé sur New Delhi. Et cette nuit a duré cinq jours. Nous sommes mi-novembre dans la capitale indienne, et tout est normal. La pollution automnale reprend ses droits et la mégalopole de 20 millions d’habitants nage dans un nuage acre qui colle à ses immeubles, à ses lampadaires et s’invite même dans les salons mondains. Mystique et toxique.
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En fin de journée, dans les rues du sud huppé de la ville, alors que la grisaille diurne laisse place à un gris plus opaque, des êtres sans visages se démarquent dans la brume : ce sont quelques bourgeois téméraires sortis promener leur chien, masque sur le visage. A l’intérieur des maisons, les enfants sont en cage, les parents en rage. Impossible pour la marmaille de sortir jouer au parc avec une concentration en particules fines qui dépasse les 500 microgrammes par m3, soit vingt fois le niveau maximum recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. Minal Shah fait donc jouer ses enfants au cricket… dans le salon. Son garçon de trois ans, surexcité, lui monte sauvagement sur le dos et lui mord les épaules. L’animal ne tiendra pas longtemps enfermé. Mais c’est un moindre mal. Dans la classe de sa fille de cinq ans, d’autres enfants ont de l’asthme ou des bronchites chroniques et doivent prendre des stéroïdes pendant l’hiver.
Dans le grand appartement de cette famille aisée, quatre purificateurs d’air tournent en permanence dans le coin des pièces, comme des sentinelles protégeant ses habitants privilégiés de la contamination extérieure. Il est souvent difficile de ressentir la différence entre un niveau de particules fines de 200 µg/m3, considéré encore toxique, et le 50 purifié que ces machines qui coûtent plusieurs centaines d’euros assurent relâcher – mais la frénésie emporte la classe moyenne et le marché de la purification de l’air, inexistant il y a quelques années, s’envole. Au point de devenir un signe de reconnaissance sociale. «Tu n’as pas de purificateur d’air chez toi ? s’étonne, sarcastique, un Indien trentenaire venu chez son ami pour une soirée. Tu n’es pas un vrai résident du sud de Delhi !»
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En fait, le bourgeois de Delhi est en crise existentielle, une question en tête: «Should I stay or should I go ?» Cela fait plus de quatre ans que le gouvernement régional lutte de manière acharnée contre ces particules - il interdit aux bureaux et commerces d’utiliser des générateurs au diesel et vient même de forcer, sacrilège, les nouveaux riches à laisser leur voiture au garage pendant deux semaines de circulation alternée. Et pourtant, rien ne change. Pire, les taux empirent et New Delhi ne se défait pas de ce titre de capitale la plus polluée du monde. Alors certains décrochent : cet agent immobilier asthmatique part vivre avec sa famille à Goa pendant le mois de novembre d’airpocalypse. Et d’autres, comme Minale et ses enfants, prévoient de quitter cette ville, définitivement, vers la côte de Bombay – ville chaotique et surpeuplée, mais où la pollution atmosphérique, au moins, est balayée par la brise marine.

Cette chronique a été publiée dans Libération le 29 novembre

lundi 13 janvier 2020

Loi sur la citoyenneté : le gouvernement exclut les musulmans

L’avenue qui longe l’université musulmane de Jamia Millia Islamiyah est envahie de monde. Les étudiants de cette faculté réputée du sud de New Delhi protestaient lundi pour la cinquième journée consécutive contre l’amendement de la loi sur la citoyenneté, adoptée par le parlement la semaine dernière. Celui-ci facilite la naturalisation d’Afghans, Pakistanais et Bangladais résidant en Inde depuis cinq ans, à condition qu’ils ne soient pas musulmans. «Ce gouvernement ne considère pas que les musulmans peuvent avoir les mêmes droits que les autres, lance le jeune Shadab, étudiant d’anglais de la faculté. Il est en train de détruire notre constitution.»
Le gouvernement nationaliste hindou affirme vouloir offrir refuge aux minorités religieuses «persécutées» dans ces trois pays musulmans, principalement des hindous, mais la mesure semble contraire à l’article 14 de la constitution laïque de l’Inde, qui reconnaît l’égalité de tous les résidents indiens, quelle que soit leur religion. L’adoption de cette loi marque donc un tournant radical : si elle n’est pas annulée par la Cour suprême, auprès de laquelle l’opposition a fait appel, la religion pourra devenir un facteur d’acquisition de la nationalité indienne – et un nouveau critère de discrimination envers les musulmans, visés par les nationalistes hindous au pouvoir.

Fleurons universitaires

Le gouvernement de Narendra Modi a réussi mercredi dernier, grâce à un jeu d’alliances et de pressions sur les partis régionaux, à faire passer cette législation controversée à la chambre haute, où il ne détient par la majorité absolue. Mais ce sont maintenant les Indiens éduqués des plus grandes universités qui se révoltent contre cet affront aux fondements laïcs du pays. Les facultés musulmanes sont bien sûr en première ligne dans les villes d’Aligarh ou de Lucknow (Uttar Pradesh, nord) et de New Delhi, mais de manière beaucoup plus rare, les fleurons universitaires de l’Indian Institute of Management d’Ahmedabad et les Indian Institute of Technology de Bombay et Kanpour, classés parmi les meilleurs d’Asie dans leur domaine, ont également rejoint le mouvement. «Nous ne sommes pas contre l’amendement à la loi sur la citoyenneté, mais contre sa nature discriminatoire, explique Meesam Jafri, étudiant de l’IIT Kanpour et l’un des organisateurs de la marche prévue mardi dans cette ville. L’accueil de minorités persécutées doit se faire sans restriction sur la religion. Ainsi, nous devrions accueillir les rohingyas birmans ou les tamouls sri lankais.»
L’étincelle qui a réveillé cet esprit de révolte est la répression de la manifestation de dimanche aux abords de l’université de Jamia Millia Islamiyah, dans la capitale. En fin d’après-midi, quatre bus municipaux sont vandalisés ou incendiés à quelques kilomètres du campus. Quelques heures après, la police entre de force dans la faculté, sans l’autorisation réglementaire de sa direction, envoie du gaz lacrymogène dans la bibliothèque et blesse de nombreux étudiants, dont deux par balle.

Policiers casqués

Lundi, les étudiants étaient donc remontés contre la brutalité de cette police contrôlée par le gouvernement central. «C’est la police qui a mis le feu aux bus», clament plusieurs d’entre eux, en nous montrant une vidéo. Celle-ci montre en effet un homme d’une quarantaine d’années, finement rasé et bien habillé, arroser les sièges d’un bus avec un liquide qui sort d’un bidon. Il ne porte pas d’uniforme mais des policiers se trouvent à proximité du véhicule. Une autre montre des policiers casqués et en armure encercler des jeunes et s’acharner à coups de bâtons sur un homme à terre, le nez en sang. La police affirme avoir usé d’un «minimum de force» et soutient que des vandales ont attaqué les agents et les bus.
Les partis d’opposition, qui ont voté contre le texte au parlement, emboîtent le pas de ce mouvement populaire : à Calcutta, la cheffe du gouvernement de la région du Bengale a mené lundi une marche de 7 kilomètres, alors que le Congrès a organisé un grand rassemblent de l’unité samedi à Delhi. En tout, les dirigeants de cinq états fédérés ont annoncé qu’ils n’appliqueraient pas cette loi.
Pour le gouvernement, cela est un signe que l’opposition essaie de «diviser le pays». «Nous devons maintenir la paix, l’unité et la fraternité», a ainsi tweeté lundi le Premier ministre. Mais à New Delhi, certains hindous défilent justement dans ce but. «Cette loi vise une minorité. Et c’est ce que fait ce gouvernement depuis le début : isoler l’"autre" dans la communauté, analyse Somia Bejjal, professeure d’université venue à une grande manifestation dans la capitale samedi. Pour contrer cela, la majorité doit sortir pour soutenir la minorité, afin de montrer que nous sommes une démocratie qui croit en l’égalité de tous.»

Article publié dans Libération le 16 décembre 2019

vendredi 10 janvier 2020

L'université Jawarhalal Nehru attaquée: les hindouistes accusés de réprimer l'esprit critique de la jeunesse

«Nous ne céderons pas à la violence et au fascisme.» C’est sous cette bannière que des centaines d’étudiants venus de nombreuses universités ont défilé mercredi dans les rues de la capitale indienne, en solidarité avec ceux de Jawaharlal-Nehru (JNU), qui a subi dimanche soir une attaque particulièrement violente. Trois heures de terreur dans l’une des plus prestigieuses facultés du pays, l’équivalent en Inde de la Sorbonne, située dans le sud de New Delhi.
Il est environ 18 heures, dimanche, quand Dolan Samanta, une étudiante en histoire de 23 ans et membre d’un syndicat de gauche, AISA, reçoit les premiers appels de détresse d’élèves présents sur le campus. «Les membres d’ABVP viennent d’entrer, ils nous menacent», lancent ces étudiantes en faisant référence au syndicat étudiant nationaliste hindou Akhil Bharatiya Vidyarthi Parishad (ABVP), lié au parti du BJP au pouvoir.

«Grosses briques et barres de fer»

Quelques minutes après, la troupe de cinquante à cent personnes, armées de barres de fer et de longs marteaux, arrive dans le bâtiment de Sabarmati, où Dolan se trouve. «Nous avons essayé de former une chaîne humaine pour nous protéger, mais ils nous envoyaient des grosses briques et des barres de fer.» Les assaillants brisent les vitres et les tables, cassent les meubles et frappent même un étudiant aveugle. Les professeurs essaient de s’interposer mais sont également visés. «Ils m’ont attaqué, je suis tombé au sol et quatre ou cinq personnes m’ont frappé», témoigne l’enseignant Saugata Bhaduri, encore sous le choc. Aishe Ghosh, la présidente de l’Union des étudiants de l’université (JNUSU), affirme avoir été encerclée par une dizaine d’assaillants, frappée pendant «au moins deux minutes avec des barres de fer sur le dos et la tête». Elle a fini aux urgences, la tête en sang, avec 34 autres étudiants et professeurs.
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Cette nuit de cauchemar est inédite, selon les plus anciens professeurs : «JNU a une longue culture de débats agités, mais jamais de violence !» insiste Sucharita Sen, professeure blessée. Qui en est responsable ? Les victimes n’ont pas eu le temps d’identifier les assaillants. Mais beaucoup d’éléments indiqueraient la responsabilité du syndicat étudiant ABVP, et de groupes affiliés à la sphère nationaliste hindoue. L’une des assaillantes masquées présente sur une vidéo serait Komal Sharma, membre du syndicat. Elle a été identifiée par l’une des responsables de l’ABVP, Anima Sonkar, qui a également reconnu qu’un groupe WhatsApp avait été créé pour «se défendre». Les messages de ce groupe ont été rendus public par un journaliste qui l’avait infiltré. Appelé «Unity against Left» puis «Friends of RSS», il appelait ses membres, affiliés à la droite hindoue et à l’ABVP de l’université, à «se retrouver devant la porte centrale de JNU» pour combattre la «terreur de gauche», assurant que la «police n’interviendra pas» et qu’ils ont «le soutien du directeur».

Situation tendue depuis plus de deux mois

La secrétaire générale de l’ABVP, Nidhi Tripathi, dément. Selon cette thésarde de JNU, la bataille a été provoquée par les syndicats de gauche qui ont «attaqué nos membres à partir de midi». La situation était tendue depuis plus de deux mois entre les deux camps, à cause de la décision de la direction de tripler les frais d’inscription et de résidence, ce qui exclurait une grande partie des étudiants pauvres et changerait l’esprit même de cette faculté publique. La plupart des syndicats du campus étaient opposés à cette mesure et boycottaient les inscriptions de janvier, sauf l’ABVP.
La direction de l’université aurait, elle, failli à sa mission de sécurisation du campus : elle affirme avoir appelé la police à 17 heures, mais celle-ci soutient avoir reçu l’appel seulement deux heures plus tard, laissant aux vandales le temps d’agir et de repartir.
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La police n’a pour l’instant arrêté personne, mais a entamé des poursuites contre Aishe Ghosh, présidente du JNUSU blessée dans l’attaque, pour avoir coupé samedi les serveurs de l’université et empêché ainsi les inscriptions. Un groupe hindouiste, le Hindu Raksha Dal, a revendiqué l’attaque de dimanche au nom de la «défense de l’hindouisme», mais sans apporter de détails crédibles. Par contre, cette intimidation sert les objectifs du gouvernement, qui cherche depuis des années à briser JNU, faculté progressiste et foyer de la critique de son idéologie hindouiste et de la récente loi sur la citoyenneté. Il accuse ses étudiants de gauche d’encourager la sécession dans le pays, surtout depuis des manifestations qui s’y sont tenues en 2016 en faveur des droits des Cachemiris. Le parti du Premier ministre veut ainsi imposer sa vision nationaliste à ces étudiants, entre autres à travers son syndicat allié.
Mais aujourd’hui, le recours à une telle violence choque. Selon Abhijit Banerjee, ancien élève de l’université et prix Nobel d’économie 2019, cette répression violente de l’opposition intellectuelle «ressemble bien trop aux années qui ont mené au régime nazi en Allemagne».

Article publié dans Libération du 9 janvier 2020

vendredi 13 septembre 2019

En Inde, ces villages qui font barrage à la désertification

Le village de Vankuté a intégré le programme de WOTR depuis 2000.
Plantations d'arbres, rétention d'eau ont reverdi cette vallée ©SF
Alors que se conclut aujourd'hui la 14e Conférence des Parties sur la lutte contre la désertification, à New Delhi, voici un exemple de comment une ONG et des villageois réussissent, sur le terrain, à repousser le désert. 

La voiture grimpe doucement la route goudronnée. Elle vient de délaisser les grands axes surpeuplés de la région de Pune et escalade les rives des plateaux des Ghats occidentaux (le long de la côte ouest de l'Inde) de l’Etat du Maharashtra, à 400 km de Bombay. Les habitations sont clairsemées, la terre plus aride. Mais entre ces collines, l’association Watershed Organisation Trust (Wotr) aide les paysans depuis vingt-cinq ans à mieux apprivoiser les eaux pour lutter contre la désertification de leurs champs.
«Regardez ces arbres, lance Prashant Kalaskar. Nous les avons plantés il y a une vingtaine d’années. Vous pouvez deviner leur âge par la largeur de leur tronc.» Cet ingénieur enthousiaste est le responsable adjoint de cette association dans la région et l’un des architectes de ce projet de restauration du bassin versant. Sur la colline qui surplombe le village de Vankuté, la forêt, dense, s’élève en rempart naturel : les racines des arbres retiennent la terre en cas de pluie. Le village reçoit 400 mm de précipitations par an, ce qui le classe, comme près de la moitié des terres indiennes, en zone semi-aride. A présent, ces pluies précieuses pénètrent mieux les sols et rechargent la nappe phréatique, au lieu de s’enfuir vers la vallée.
Cette démonstration conclue, l’ingénieur saute du véhicule pour se planter devant un monticule de pierres placé au travers du lit de la rivière dévalant la montagne. «Ceci est un gabion, poursuit Prashant Kalaskar d’un air docte. Les pierres sont retenues entre elles par du fil de fer. Cela ralentit le flot de la rivière et laisse le temps à l’eau de s’écouler dans les ruisseaux adjacents pour recharger les puits et la nappe phréatique.» Dans ce village de 1 000 hectares, Wotr a construit sept barrages avec l’aide des villageois. Certains sont de grande taille et renforcés de ciment pour former des petites aires de retenue.

Alcool interdit

Préservation de la forêt et gestion de l’écoulement des eaux : tels sont les deux piliers de ce projet de lutte contre la désertification. Des principes assez basiques mais qui ont nécessité des efforts de la part de la communauté de Vankuté. Quatre règles strictes ont été imposées lors du lancement, en 2000 : interdiction de couper le tronc des arbres et d’aller faire brouter les animaux dans la forêt pour éviter qu’ils mangent les jeunes pousses. Chaque agriculteur devait travailler gratuitement quatre jours par mois pour creuser les tranchées de la rivière ou construire les barrages et, enfin, interdiction de boire de l’alcool, pour «maintenir l’harmonie dans le village».
Pandurang Shankar Hande,
l'un des responsables du comité de suivi du projet,
 dans son champ ©SF
La résistance a été vive, se souvient Pandurang Shankar Hande, un sexagénaire. Surtout concernant l’interdiction de brouter, combattue par les populations tribales, et celle de boire. Certains ont même porté plainte contre le comité du village pour cette abstinence forcée, mais cela a finalement été accepté. Vingt ans après, l’alcool demeure interdit dans cette communauté de 400 foyers. Le gros œuvre et l’expertise de Wotr ont été financés par l’Agence suédoise de développement, mais au bout de quatre ans, les villageois étaient indépendants. «Avant, nous n’avions pas assez d’eau à boire pendant l’été et nous dépendions de camions-citernes qui s’arrêtaient à 2 km du village, relate Bajirao Baban Hande, un agriculteur. Maintenant, cela n’arrive plus. Nous pouvons même avoir une deuxième récolte pendant la saison chaude et vendre ces aliments.»
Les plants de grenades, tomates et petits pois sont ainsi venus s’ajouter aux cultures d’oignons et de millet qui nécessitent peu d’eau. Ces revenus supplémentaires ont révolutionné la vie des habitants. Ils ont d’abord arrêté de migrer : «Avant, 80 % des habitants partaient travailler hors du village pendant l’été, dont une partie à Bombay, continue ce paysan. Aujourd’hui, à peine 10 % vont travailler dans les villages voisins.» Le confort s’est ensuite installé et la nouvelle génération en bénéficie. «Dans ma jeunesse, je n’avais que deux habits et aucune paire de chaussures, raconte un autre villageois, qui dit venir d’une famille illettrée. Maintenant, j’ai de belles chaussures, une maison en dur et mes enfants font des études à Bombay. Mes revenus ont été multipliés par dix en quinze ans.» Les autres agriculteurs relatent des succès similaires.
Wotr, qui a reçu en 2017 le prix Land for Life de l’ONU pour sa lutte contre la désertification, a accompagné dix-sept villages de ce district d’Ahmednagar. Le projet de Vankuté a coûté 10 millions de roupies (230 000 euros de l’époque) et selon leurs calculs, cet investissement a été «rentabilisé» au bout de quatre ans à travers l’augmentation des rendements et des ventes des paysans. L’organisation américaine World Resources Institute a calculé qu’une telle restauration des terres entraînait des revenus trois fois plus élevés que le coût du projet.

Averses plus intenses

A Bhoijdari, autre village accompagné par Wotr et situé à quelques kilomètres de Vankuté, le chef du comité du bassin milite à présent pour convertir les terres à l’agriculture biologique car cela permet de mieux gérer l’eau. Avec le changement climatique, les averses sont plus rares mais plus intenses, ce qui inonde les terres. «Or les champs que je traite de manière biologique ont des vers, ce qui crée des trous et permet à la terre de mieux absorber cette eau.» Il nous le prouve en montrant comment ses plants de pois biologiques ont résisté aux récentes pluies torrentielles, alors que son voisin, qui traite de manière conventionnelle, a tout perdu. Du reste, les engrais chimiques doivent être dilués, ce qui requiert bien plus d’eau que les mélanges de bouse de vache qui peuvent être appliqués directement sur les plants. Cette optimisation des ressources devient une question de survie : comme une bonne moitié du pays, Vankuté sort de deux ans de forte sécheresse. Les précipitations ont été divisées par deux, menaçant le village isolé d’être classé en zone aride.

Article publié dans le Libération du 1er septembre