mercredi 10 février 2021

En Inde, le long mouvement de protestation des agriculteurs s'envenime

 

La dernière manifestation de masse de ces paysans qui protestent pacifiquement depuis des mois contre des réformes gouvernementales a dégénéré, faisant un mort, plus de 300 blessés, et retournant l'opinion publique contre eux.
par Sébastien Farcis, Correspondant à New Delhi
publié le 29 janvier 2021 à 16h48

Ce mardi, les chars militaires défilent en ordre rangé, les soldats en impeccables rangs serrés. C’est à première vue une journée de la République, fête nationale, ordinaire à New Delhi. Mais tout bascule vite quand, à 8 heures du matin, une horde d’agriculteurs s’invite à la fête.

A lire aussi Réforme agricole suspendue en Inde : «La Cour suprême sort de son rôle»

Cela fait deux mois que des dizaines de milliers d'entre eux campent dans le froid hivernal à la frontière de la capitale, interdits d'entrer pour manifester. Ils ont installé des camps gigantesques, qui s'étendent à perte de vue, dorment sous des tentes ou dans des remorques, comme une armée qui tient un siège. Une armée pacifique, toutefois, qui cherche à démontrer au gouvernement sa détermination. Ils ne veulent pas piller, mais forcer le retrait de trois lois adoptées par le Parlement en septembre, qui libéralisent la production et le commerce agricole et pourraient, disent-ils, les rendre «esclaves des grandes sociétés agroalimentaires»«Mes revenus ont déjà été divisés par deux en six ans», lance un planteur de canne à sucre. «Ça va être encore pire, s'énerve un autre, car ce gouvernement vend maintenant l'agriculture aux entreprises. Nous allons le renverser et faire la révolution.»

Marée de tracteurs

En ce jour de fête nationale, leur manifestation est d’abord autorisée par la police. Mais rien ne se passe selon les termes de leur accord. Les premiers agriculteurs s’élancent du nord-ouest de la ville quatre heures avant l’heure autorisée, alors que le défilé militaire bat encore son plein. Une marée de tracteurs multicolores descend les avenues, drapeaux indien et syndicaux au vent, musique paysanne hurlante. Et au lieu de ressortir rapidement de la ville selon l’itinéraire accordé, les manifestants défoncent les barrages de police à coups de tracteurs et filent vers le cœur de la capitale.

La journée festive prend alors un tournant dramatique. La police, mobilisée par le défilé militaire, est dépassée. Les agriculteurs, enragés par un profond sentiment d’injustice et usés par des mois de négociations infructueuses, se révoltent. Les plus jeunes et radicaux foncent en tracteur dans la foule, sèment la panique dans les rues, puis s’emparent du Fort rouge, symbole de la République, où ils font flotter le drapeau sikh, la communauté religieuse majoritaire chez ces paysans. Le bilan est lourd : plus de 300 policiers blessés et un manifestant tué par le renversement de son tracteur.

Une crédibilité qui sombre

Les dirigeants syndicaux dénoncent l’infiltration d’extrémistes qui auraient été guidés par les autorités pour faire dérailler le mouvement. Mais face à cette anarchie, la crédibilité de ce mouvement, jusqu’à présent populaire et pacifique, a sombré. Les dirigeants syndicaux, qui tenaient avant tête aux ministres lors des négociations, sont accusés nommément par la police de violences et de complot criminel. Le gouvernement reprend donc l’ascendant et devrait utiliser cet avantage pour réprimer cette contestation d’une main de fer. Il remporte cette manche, ce qui devrait garantir le maintien de sa réforme libérale de l’agriculture.

Article publié dans Libération le 29 janvier 2021

lundi 8 février 2021

En Inde, un lent retour à une vie normale et l'espoir d'une immunité collective


La vie reprend peu à peu ses droits en Inde, alors que des études sérologiques semblent démontrer qu'une immunité collective pourrait avoir été atteinte à New Delhi, mais aussi dans le reste du pays, où, relativement, les cas d'infection au Covid-19 ne cessent de baisser.


Plus d’un habitant de New Delhi sur deux aurait été en contact récent avec le Covid-19 et aurait ainsi développé des anticorps qui le protégeraient contre une infection grave. Ce sont les résultats préliminaires de la cinquième enquête sérologique, menée par le gouvernement régional, et qui porte sur 28 840 échantillons prélevés sur des habitants de toute la capitale – la plus large étude du genre à New Delhi jusqu’à présent. Les résultats définitifs seront publiés dans les jours qui viennent, mais la moyenne de contamination est déjà estimée à plus de 50 %, avec un district à près de 60 %.

New Delhi, qui compte environ 20 millions d’habitants, pourrait ainsi devenir l’une des premières villes au monde à atteindre officiellement le seuil d’immunité collective contre le Covid-19. Le niveau pour y arriver dépend de chaque maladie (il est de 80 % pour la polio et de 95 % pour la rougeole, mais il n’est pas encore connu pour ce coronavirus), et il est généralement atteint grâce à la vaccination. Dans le cas présent, ce n’est pas le cas, puisque celle-ci n’a commencé que le 16 janvier en Inde et uniquement pour les professionnels de santé.

Population plus jeune qu’en Occident

«Ces chiffres semblent raisonnables, estime Ritu Priya, docteure et professeure de santé publique à l'université Jawaharlal-Nehru, à New Delhi. Et cela nous offre l'espoir d'atteindre l'immunité collective sans être vaccinés.»

A lire aussiCovid-19 : en Inde, la vaccination en petite forme

C’est une très bonne nouvelle pour la capitale du deuxième pays le plus fortement touché par cette pandémie, en données absolues : plus de 10 millions d’Indiens ont été testés positifs au nouveau coronavirus, et 154 000 en sont décédés.

Cette étude ne concerne pour l'instant que New Delhi, mais des situations similaires pourraient se concrétiser dans plusieurs autres grandes mégalopoles indiennes, où la densité de population est très élevée et où le virus a dû se propager à la même vitesse. Dans le bidonville de Dharavi, à Bombay, qui compte environ un million de personnes résidant les unes sur les autres, une autre étude sérologique avait trouvé des anticorps du Covid-19 chez 57 % des habitants testés. C'était en juin dernier. Depuis, l'immunité collective pourrait avoir été atteinte dans ce quartier, puisque le nombre de cas détectés y a chuté drastiquement, jusqu'à tomber à zéro pour quelques jours à la fin décembre. Cela est arrivé sans causer d'hécatombe dans ces zones surpeuplées, ce qui serait possible en partie parce qu'en moyenne la population indienne est bien plus jeune qu'en Occident. «Surtout nous sommes régulièrement exposés à un environnement qui n'est pas aussi sain, donc nous avons probablement une meilleure immunité», explique la Dr Ritu Priya.

Une baisse constante des contaminations

La propagation de cette immunité collective à toute l’Inde pourrait expliquer la récente baisse constante des contaminations : le pays a enregistré 89 900 nouveaux cas la semaine dernière (12 800 par jour en moyenne), soit 6 % de moins que la précédente, et le résultat le plus bas depuis le mois de juin 2020. C’est également la première fois depuis le mois de mai que le pays, qui compte 1,3 milliard d’habitants, comptabilise moins de 1 000 décès du Covid-19 par semaine, enregistrés officiellement. Plus d’une centaine de cas du nouveau variant anglais ont été détectés, mais cela n’a pas entrainé de nouveau pic de contamination. Du reste, la circulation du virus est particulièrement localisée : 68 % des nouveaux cas et 52 % des décès sont enregistrés dans les deux Etats du Kérala et du Maharashtra (où se trouve Bombay), alors qu’aucune nouvelle contamination n’a été identifiée dans un cinquième des districts du pays entre le 20 et 27 janvier.

La vie reprend donc doucement ses droits en Inde. Les restaurants, marchés et vols intérieurs sont à nouveau bondés et les embouteillages de retour en force. Les dernières restrictions au commerce commencent aussi à être levées par le gouvernement fédéral. Depuis ce lundi, les cinémas peuvent vendre tous leurs sièges, contre la moitié jusqu'à présent, et les piscines ont rouvert au public. Restent les écoles, qui demeuraient fermées dans la plupart des Etats indiens, en dehors des dernières classes de lycée, autant à cause de la réticence des parents que des autorités. Depuis ce lundi, l'école britannique de New Delhi, privée, autorise les petits à revenir, pour ceux qui veulent. «J'étais à moitié à l'aise, confie Jacob Singh, qui a renvoyé lundi sa fille de 10 ans à l'école, pour la première fois depuis mars. Mais la direction fait très attention, les enfants doivent porter leur masque tout le temps, et il semble qu'on a bientôt atteint l'immunité collective, se rassure ce parent. Surtout, cela vaut la peine de prendre le risque, car ma fille a besoin de socialiser à nouveau. Elle ne peut pas passer sa jeunesse à parler devant un écran !»

Article publié dans Libération le 1er février 2021

mercredi 27 janvier 2021

Contre les musulmans, les hindouistes préfèrent la haine à l’amour

Monsieur Owaish et Madame Tikaram se sont rencontrés sur les bancs du lycée et leur amitié s’est rapidement transformée en passion amoureuse, poussant les deux amants à prendre le large pendant quelques jours, l’année dernière, loin de leur famille. Cependant, le père de la jeune fille a désapprouvé leur union et l’a rapidement mariée à un autre homme.

La flamme du jeune Ahmed Owaish ne s’est pas éteinte pour autant et il a continué à courtiser l’élue de son cœur. Mal lui en a pris, car depuis quelques jours, l’amour entre ce musulman et cette hindoue est périlleux dans son Etat de l’Uttar Pradesh (nord) : le gouvernement de l’Etat le plus peuplé du pays, dirigé par le moine nationaliste hindou radical Yogi Adityanath, a adopté samedi 28 novembre un décret qui punit de dix ans de prison maximum toute personne qui cherche à en convertir une autre par le biais du mariage.

Fondre le cœur des femmes

Ahmed Owaish est ainsi devenu le premier à être accusé de ce crime, après la plainte déposée par le père de madame Tikaram. Et il a été envoyé en détention provisoire. Pour les hindouistes indiens, la persistance des musulmans comme lui à vouloir épouser des hindoues constitue un risque culturel et existentiel, car elle s’inscrirait dans un plan plus large de conversion de toutes les jeunes hindoues – une volonté d’islamiser l’Inde en faisant fondre le cœur des femmes, qu’ils ont nommé le «jihad de l’amour».

A LIRE AUSSI

Cette crainte ressemble toutefois à une théorie du complot : l’agence nationale antiterroriste, qui a enquêté sur de telles accusations, n’a pu trouver de signe d’une telle mission jihadiste. Le BJP du Premier ministre, Narendra Modi, a reconnu devant le Parlement n’avoir aucune donnée sur de tels actes, mais continue à accuser les hommes musulmans de «voler nos femmes». Signe d’une mentalité patriarcale des hindouistes, qui craignent que leurs filles s’émancipent et choisissent leur mari contre la volonté de leurs parents.

Les unions entre hindous et musulmans sont pourtant extrêmement rares, du fait de la grande défiance entre les deux communautés. Certaines hindoues, généralement plus éduquées, osent toutefois prendre ce risque, par amour. Et les tribunaux, saisis pas leurs parents, ont reconnu, à chaque fois, leur droit de choisir leur mari, même s’il est musulman.

Bans et cibles

Ces femmes ne sont pas obligées de se convertir pour le faire, mais le mariage religieux est bien plus facile qu’une union civile interreligieuse, qui oblige la publication des bans pendant un mois, ce qui transforme ces futurs époux en cible potentielle des hindous radicaux.

A LIRE AUSSI 

Ces couples réclament la simplification de cette procédure civile pour éviter de se convertir, mais les hindouistes semblent plutôt vouloir politiser ces mariages pour diaboliser les hommes musulmans, et continuer à les présenter comme les ennemis de l’intérieur aux yeux de leurs électeurs hindous. Deux autres Etats dirigés par les nationalistes hindous du BJP ont prévu de passer des lois similaires. Ce qui leur offrira, comme en Uttar Pradesh, un nouvel outil pour harceler les jeunes couples interreligieux et rendre impossible l’amour entre hindoues et musulmans.


Article publié dans Libération le 4 décembre 2020

samedi 23 janvier 2021

Covid-19: en Inde, la vaccination en petite forme

Les autorités, qui entendent vacciner 300 millions de personnes en six mois, font face à la méfiance de certains y compris parmi le personnel médical, alors que le vaccin local a été validé dans l'urgence. 

La jeune Vandana sort de l’énorme campus du centre hospitalier universitaire de New Delhi (AIIMS), badge accroché au cou et téléphone à la main, dans l’attente d’un taxi. Cette assistante de recherche en médecine travaille à côté du centre Covid de cet hôpital et fait donc partie des premières personnes à pouvoir être vaccinées en Inde.

Elle se passerait toutefois de cette faveur. «Je ne suis pas sûre de vouloir être vaccinée, dit-elle. Nous n’avons pas assez de données sur les essais cliniques.» Son collègue laborantin Deepak a une mine aussi dubitative, mais il a une bonne parade : «J’ai eu le Covid en novembre, et j’ai encore assez d’anti-corps, donc je n’ai pas besoin de me faire vacciner avant quelques mois.»

A LIRE AUSSI

Leur prudence est compréhensible : comme AIIMS, tous les hôpitaux publics fédéraux de la capitale utilisent uniquement le Covaxin, le vaccin développé en Inde par le laboratoire national Bharat Biotech, en partenariat avec le Conseil indien de recherche médicale. Il a été approuvé le 3 janvier en urgence, alors que la phase 3 des essais cliniques, censés déterminer son efficacité, n’était pas terminée. La participation s’en ressent : à New Delhi, moins de la moitié des professionnels appelés se sont fait vacciner, ce qui peut aussi s’expliquer par des problèmes logistiques, mais les autorités sont inquiètes.

10 millions de cas, 152 000 décès

En nombre absolu, l’Inde est le deuxième pays (après les Etats-Unis) le plus touché par le Covid-19, avec plus de 10 millions de cas et 152 000 décès. Les autorités ont lancé le 16 janvier la plus grande campagne de vaccination du monde contre la pandémie, pour toute sa population de plus de 1,35 milliard de personnes. La Chine est plus peuplée mais n’a pas encore annoncé vouloir vacciner tout le monde.

A LIRE AUSSI

C’est également la campagne la plus rapide et intense : l’Inde aimerait inoculer 300 millions de résidents dans les six premiers mois, soit près de deux millions de personnes par jour en rythme de croisière. Les premiers vaccinés seront logiquement les dix millions de travailleurs de santé.

Ce sont sont aussi les plus éduquées aux procédures médicales et ils l’ont fait savoir : dès le premier jour, l’association des médecins résidents de l’hôpital public Ram Manohar Lohia, à New Delhi, ont publié une lettre affirmant qu’ils étaient «un peu inquiets du manque de données sur les essais cliniques […] et qu’ (ils) demand (aient) à recevoir l’autre vaccin Covishield». Une prise de position rare et risquée pour des fonctionnaires, surtout concernant une campagne aussi politique.

«Plus de transparence»

Le Covishield, développé par le laboratoire suédo-britannique AstraZeneca et l’université d’Oxford, est le deuxième vaccin déployé en Inde en ce début de campagne, mais il est surtout distribué dans les hôpitaux privés. Ses essais cliniques ont été menés jusqu’au bout à l’étranger, démontrant une efficacité de 70%, mais là aussi, il a été approuvé, en Inde, avant la fin des tests d’efficacité spécifiques sur sa population.

Pour rajouter à l’angoisse, le gouvernement n’a pas publié les données scientifiques des essais déjà menés dans le pays. «Ces procédures d’autorisation sont traditionnellement opaques en Inde, mais on s’attendait à plus de transparence pour ces vaccins contre le Covid, afin de rassurer la population, analyse Amar Jesani, rédacteur en chef du Journal of Medical Ethics. Il semble que l’autorisation a été donnée au Covaxin seulement car c’est un vaccin indien. Pour des raisons politiques, donc, et non scientifiques. Et cela peut ressembler à ce qu’ont fait les Russes et les Chinois», qui ont déployé leur vaccin dès la fin de la phase 2.

Indemnisations

Le gouvernement cherche maintenant à désamorcer les craintes. Il a créé dans les hôpitaux des espaces ludiques où les médecins vaccinés peuvent se prendre en photos pour inciter leurs collègues à suivre leur exemple. «Je suis fier d’avoir reçu ce vaccin indien et ne ressens aucun effet secondaire», clame Dhavan Dwivedi, un infirmier de 35 ans d’AIIMS qui vient de recevoir une dose du Covaxin et prévoit de motiver ses collègues.

A LIRE AUSSI

Le ministre de la Santé, le docteur Harsh Vardhan, réitère à Libération que les deux vaccins «ont fait l’objet d’un nombre suffisant d’examens scientifiques» et qu’ils sont tous deux «sûrs, efficaces et qu’ils entraînent une réponse immunogénique suffisante».

Bharat Biotech promet d’indemniser les personnes qui souffriraient d’effets secondaires graves. 454 000 personnes ont été vaccinées en Inde jusqu’à mardi soir, dont 580 (0,0012%) ont eu des réactions sévères requérant hospitalisation. Deux personnes vaccinées sont mortes, pour des raisons qui ne seraient pas liées au vaccin, selon le gouvernement. Les cas de Covid-19, quant à eux, sont parmi les plus bas depuis huit mois, avec environ 12 000 supplémentaires par jour.


Cet article a été publié par Libération le 22 janvier 2021

lundi 10 août 2020

Un an après la perte de son autonomie, le Cachemire forcé à souffrir en silence

La scène ne dure que quelques secondes. Nous sommes le 30 juillet 2019 et Saifuddin Soz, l’un des dirigeants du parti du Congrès au Cachemire et ancien ministre fédéral, passe la tête au-dessus du mur d’enceinte de sa maison de Srinagar, la capitale régionale. L’air hagard, il lance aux quelques journalistes situés de l’autre côté : «Je n’ai pas le droit de sortir de ma maison, je ne peux pas rendre visite à ma fille, je suis prisonnier…» Il n’a pas le temps de finir sa phrase qu’un garde surgit et l’attrape violemment, avec l’aide d’un militaire. Puis des cris : «Laissez-moi tranquille, ne me touchez pas !», s'exclame l'homme politique de 82 ans.

Cette scène illustre la répression de l’opposition en cours depuis un an dans la seule région à majorité musulmane de l’Inde. Le 5 août 2019, le gouvernement fédéral annonce l’abrogation unilatérale et par décret présidentiel de l’autonomie de la région du Jammu-et-Cachemire (J&K), sans prévenir ni consulter les élus locaux ou les habitants, mettant fin à un statut constitutionnel qui durait depuis un demi-siècle. Cela entraîne la dissolution de l’Etat du J&K, remplacé par un Territoire de l’Union, administré par New Delhi à travers un gouverneur qu’il nomme, et appuyé par une assemblée élue aux pouvoirs limités.

Des milliers d'arrestations

Pour prévenir toute réaction violente dans cette région secouée depuis trente ans par une rébellion indépendantiste armée, New Delhi impose du jour au lendemain des restrictions extrêmement sévères : toutes les lignes téléphoniques sont coupées pendant vingt jours, les communications mobiles pendant deux mois et demi et des milliers de militants et dirigeants politiques appartenant à tous les partis d’opposition, sont arrêtées de manière «préventive» – 8 000 de manière formelle, selon nos sources. Leur opposition, présumée ou confirmée, à la révocation de ce statut pouvait en effet, selon New Delhi, constituer des troubles à l’ordre public.

Infographie : carte du Cachemire indien

Un an après, ce statut d’exception perdure dans cette vallée du Cachemire. «Plus de 1 000 personnes sont encore officiellement détenues», affirme Khurram Parvez, coordinateur de la Coalition de la société civile du Jammu et Cachemire (JKCCS). Parmi ces personnes, on trouve Mehbooba Mufti, la cheffe du gouvernement sortant, qui dirigeait jusqu’en juin 2018 la coalition avec le parti nationaliste hindou du BJP (Bharatiya Janta Party, au pouvoir à New Delhi). Elle est arrêtée sous le coup de la loi de «sécurité publique», qui permet une détention administrative et sans l’approbation d’un juge, pendant deux ans maximum, des personnes qui «peuvent agir contre la sécurité de l’Etat».

Démocratie paralysée

En plus de ces arrestations officielles, on en compte des dizaines d’autres non enregistrées, comme celle de l’ancien ministre fédéral Saifuddin Soz, dont le seul tort serait d’être en désaccord avec l’abrogation de l’autonomie de sa région. «Le gouvernement n’arrête plus ceux qui s’opposent à l’Inde [les indépendantistes, ndlr] mais les opposants au BJP et à son projet idéologique. Cela viole leur droit à avoir une opinion, et c’est donc illégal», soutient Khurram Parvez. Cette répression a décapité toute l’élite politique locale qui était en faveur du dialogue avec New Delhi, empêchant ainsi l’élection d’une nouvelle assemblée représentative. «En temps normal, un habitant peut avoir recours à son député quand il estime souffrir d’une injustice, explique Ajai Sahni, directeur de l'Institut de gestion des conflits (Institute for conflict management), à New Delhi. Maintenant, ce processus démocratique n’existe plus. Il ne reste que deux options aux Cachemiriens : se taire ou prendre les armes.»

Le gouvernement affirme avoir abrogé l’autonomie du Cachemire pour écarter les dynasties politiques corrompues et apporter aux habitants «la paix et le développement vécu dans le reste de l’Inde». Selon l’armée, les affrontements avec les militants ont baissé depuis six mois – ce qui suit une tendance observée auparavant – mais les habitants, eux, souffrent toujours des restrictions : la lenteur de l’internet, récemment rétabli en 3G seulement, empêche les jeunes d’étudier normalement et les commerces de prospérer, par exemple. «Si c’était pour notre bien, pourquoi ils ne nous ont pas demandé notre avis ? Si c’était pour le développement, pourquoi devoir réprimer toute opposition ? enrage Mariyeh Mushtaq, une jeune chercheuse de Srinagar. Le gouvernement est juste en train d’essayer de soumettre le peuple du Cachemire par la force.»


Article paru dans le Libération du 6 août 2020

jeudi 6 août 2020

En Inde, le gouvernement veut sacrifier l'environnement au profit des affaires

Vendredi, 14 heures. Une vingtaine de personnes arrivent discrètement, à vélo ou en triporteur, devant le ministère de l’Environnement, à New Delhi. Masqués et silencieux, ils se déploient, à deux mètres de distance les uns des autres, et brandissent des pancartes multicolores aux lettres écrites en capitale, avec un message : «Retirez l’EIA 2020», initiales en anglais pour «étude d’impact environnemental».

Cette procédure administrative, qui permet d’évaluer le coût écologique de la construction d’une route ou d’une usine, doit être profondément allégée par le gouvernement indien, qui a publié fin mars son projet, ouvert à suggestions jusqu’au 10 août. Les environnementalistes sont effrayés par cette tentative de dilution d’une procédure essentielle, mais la révolte est sourde : «La protestation est forte sur les réseaux sociaux, soutient Chittranjan Dubey, militant qui coordonne cette manifestation éclair. Mais beaucoup ont peur de sortir à cause de la pandémie, et la police ne nous autorise pas à manifester.»

Il n’empêche, c’est le quatrième vendredi consécutif que ce groupe d’irréductibles, tolérés par les agents du fait de leur petit nombre, se rassemble avec leurs pancartes devant le ministère. Ils se filment et se photographient, en espérant motiver les troupes confinées.

Déforestations et singes

La mobilisation est d’autant plus ardue que le texte de 83 pages de cette réforme est extrêmement technique. Le gouvernement affirme vouloir rendre ce processus d’approbation environnementale plus transparent et standardisé, mais l’une des principales préoccupations des spécialistes est que cette réforme en exempte les petites et moyennes usines de ciment ou de produits pétroliers par exemple, les petits projets hydroélectriques et les élargissements de routes nationales, autoroutes ou périphériques, ainsi que tous les ouvrages dits «stratégiques», terme gravement flou.

«Ces entreprises n’auront pas à réaliser de consultation publique, s’alarme le professeur T.V. Ramachandra, chercheur au centre pour les sciences écologiques à l’Institut des sciences de Bangalore, et ancien membre d’un comité régional d’inspection de ces projets. Ces élargissements de route peuvent détruire un écosystème vital. Or les consultations permettent aux fonctionnaires de comprendre cela, car ils y entendent les avis d’experts.»

De telles déforestations vont augmenter les contacts non-désirés entre les hommes et les animaux sauvages, ce qui peut faire émerger de nouvelles maladies, estime ce biologiste. «Dans l’Etat du Karnataka, entre 100 et 200 personnes meurent déjà chaque année de la fièvre du singe, car les singes se rapprochent des habitations et transfèrent leurs tics aux hommes. Le prix que nous allons payer pour ces exploitations de l’environnement sera donc bien plus important que celui du Covid-19 !»

«Copier le modèle chinois»

Prakash Javadekar, le ministre de l’Environnement, assure à Libération qu’il cherche à assurer «le développement durable de l’Inde : une croissance qui respecte l’environnement». Tout en rappelant que «les pays européens et les Etats-Unis ont bâti leur prospérité sur les émissions de carbone, alors que l’Inde n’est responsable que de 3% des émissions passées, qui entraînent le changement climatique». Il soutient qu’il prendra en compte les «centaines de milliers de réactions à la réforme», avant de la passer par décret – donc sans passage par le Parlement.

Le gouvernement de Narendra Modi, Premier ministre venu du Goujarat, la région la plus libérale et industrialisée du pays, a surtout une obsession : faciliter les affaires. Et il soutient que ces études d’impact environnemental les ralentissent.

A LIRE AUSSI

Cet argument ne tient cependant pas, selon Ritwick Dutta, avocat spécialisé des questions écologiques : «L’année dernière, le gouvernement indien a rejeté moins de 0,1% des projets présentés, et ceux-ci sont approuvés en deux ou trois réunions. Je pense que le gouvernement cherche un bouc émissaire et l’environnement est la proie la plus facile.» Cet avocat craint que la réduction des consultations publiques ne restreigne l’information concernant ces projets d’infrastructures. «L’Inde est en train de copier le modèle chinois, où le gouvernement dirige de manière opaque et avec comme objectif principal le soutien des industries.»

Depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir en 2014, l’Inde a gagné 79 places dans le classement de la Banque mondiale sur la facilité de faire des affaires (de 142 à 63). Mais dans le même temps, le pays a chuté de 13 places dans l’index sur la performance environnementale, pour terminer 168e sur 180 – l’un des pires pays dans le domaine. 


Article paru dans Libération du 29 juillet 2020

lundi 20 juillet 2020

Vaccin : l’Inde veut aller plus vite que le Covid

Le 3 juin, une entreprise indienne peu connue du grand public a entamé un processus qui pourrait bientôt délivrer le monde : elle a commencé la production d’un vaccin potentiel contre le Covid-19. Celui-ci, appelé AZD1222, est développé par des chercheurs de l’université anglaise d’Oxford, en partenariat avec le laboratoire britannique AstraZeneca.
Les essais cliniques ne devraient se conclure que dans plusieurs mois, mais cette société indienne, Serum Institute of India (SII), a décidé de commencer dès à présent la production : «Nous devons prendre ce risque en ces temps de crise, sinon nous prendrons un an de retard et cela serait dramatique», confie à Libération le PDG de l’entreprise, Adar Poonawalla. SII est en train d’affiner le processus et produira quelques milliers de doses tests pendant les prochaines semaines, qui ne seront pas vendues. Et espère produire «50 millions de doses par mois à partir d’août ou septembre». Puis un milliard par an si le vaccin est efficace.
Serum Institute of India a les moyens de ses ambitions : cette discrète entreprise familiale quinquagénaire, basée à Pune, près de Bombay (sud-ouest), est la plus grande productrice de vaccins au monde, en volume, avec 1,5 milliard de doses par an, soit environ un vaccin sur deux vendus sur la planète. Et cette société a décidé d’attaquer le nouveau coronavirus sur plusieurs fronts : en plus de l’accord avec l’université d’Oxford, SII s’est alliée avec l’entreprise pharmaceutique américaine Codagenix. Cette dernière va développer un vaccin contre le Covid-19 et SII investira dans les essais cliniques, la production et la distribution.

La pharmacie du monde

L’entreprise indienne a également un accord avec l’autrichienne Themis Bioscience pour la recherche d’un autre vaccin qui utiliserait le virus de la rougeole comme vecteur pour injecter une protéine de Covid-19, un processus qui pourrait prendre deux ans. Enfin, SII a développé une version améliorée du vaccin du BCG, dont il est l’un des plus grands producteurs mondiaux, et mène des essais cliniques en Inde et en Allemagne pour savoir si, comme certains scientifiques l’évoquent, celui-ci permet de renforcer l’immunité et d’aider à réduire la mortalité du Covid-19. «Nous aurons les résultats de ces tests d’ici le mois d’août», affirme Adar Poonawalla. Cette formule n’empêcherait pas les infections, prévient-il, mais offrirait «une protection bon marché, à un dollar la dose».
Pendant cette crise sanitaire, l’Inde émerge plus que jamais comme la pharmacie du monde. Le secteur pèse 35 milliards d’euros, dont la moitié grâce aux exportations. Le pays est déjà le premier producteur de l’essentiel des vaccins et des médicaments génériques, comme l’hydroxychloroquine (HCQ). L’Inde a montré son importance stratégique en avril dernier en fournissant les doses de HCQ réclamées en urgence par les Etats-Unis. Cet antipaludéen était alors perçu comme un remède au Covid-19 - ce qui a été contredit par les résultats de trois grands essais cliniques, publiés début juin. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a ensuite arrêté ses recherches sur ce médicament.
L’urgence sanitaire a également réveillé les autorités indiennes, qui décuplent leurs efforts. «Cela fait soixante-dix-huit jours que je travaille sans arrêt, week-ends compris, confie Hemant Koshia, directeur de l’Autorité de régulation de l’alimentation et des médicaments (FDA) dans l’Etat du Goujarat (nord-ouest), région industrielle où est généré un tiers des revenus du secteur. En quatre-vingts jours, nous avons par exemple attribué 79 licences pour des masques et des gels hydroalcooliques.» Cette crise permet également une meilleure coordination avec les autorités fédérales, qui «ont envoyé des protocoles de soins contre le Covid-19 le dimanche à 23 heures», se souvient ce fonctionnaire régional. «Avant, New Delhi était fermé le week-end et il était difficile de trouver quelqu’un après 18 heures en semaine.»

Un accès équitable ?

Cette célérité administrative permet d’espérer avoir un vaccin bien plus tôt que prévu, assure Adar Poonawalla. «Les autorisations qui nous demandaient deux ou trois ans d’attente sont obtenues en deux ou trois jours.» Il reste à savoir qui recevra les premières doses d’un potentiel vaccin fabriqué en Inde. Pour le vaccin d’AstraZeneca, Serum Institute of India s’est engagé à fournir l’Inde et les pays du Gavi, alliance internationale qui fournit les Etats les plus pauvres. Le laboratoire britannique a également promis de fournir 333 millions de doses aux Etats-Unis et 400 millions de doses à prix coûtant d’ici à la fin de l’année aux Etats européens, mais cette production devrait être réalisée dans d’autres pays. Les ONG appellent l’OMS à intervenir pour assurer un accès équitable, pour tous les pays, au futur vaccin contre le nouveau coronavirus, au lieu d’un accaparement par les plus offrants.
S’il est produit en Inde, ce vaccin sera en tout cas plus abordable. «Les sociétés comme le Serum Institute of India produisent de grandes quantités de doses, sur lesquelles elles font moins de profits, explique Kate Elder, conseillère sur la politique de vaccins chez Médecins sans frontières. Alors que les multinationales vendent de plus petites quantités avec une plus grande marge et vendent les vaccins plus chers.» Quel que soit le pays de fabrication, MSF demande à toutes ces entreprises «une plus grande transparence pour obtenir les meilleurs prix de vaccins». 

Article publié dans Libération, le 28 juin